L’alternance, la continuité ou le saut dans l’inconnu : en quinze mois, les Français vont être amenés à prendre des décisions majeures pour l’organisation politique du pays. D’abord les élections municipales, puis l’élection présidentielle, avant une probable dissolution et une reconfiguration de l’Assemblée nationale. Ce marathon électoral doit débuter dans moins de 50 jours, avec les scrutins prévus les dimanches 15 et 22 mars, une échéance clé pour ausculter l’état de la démocratie française.
Les maires, premières figures du quotidien
Figures à la croisée des urgences du quotidien et des enjeux de long terme — transports, logement, école — les maires restent les élus les mieux perçus par les Français, loin devant députés, sénateurs ou le président de la République. Parce qu’ils gèrent des prérogatives concrètes et visibles, ces scrutins locaux sont souvent considérés comme devant être tenus à l’écart des turbulences nationales et internationales.
Pourtant, à douze mois de la présidentielle, les municipales prennent une dimension supplémentaire : elles serviront de baromètre politique et d’indicateur de l’humeur nationale. Le niveau de participation, comparé aux scrutins précédents, sera scruté : le premier tour de 2020 s’était déroulé au tout début de l’épidémie de Covid‑19, ce qui complique les comparaisons. Une abstention nettement plus élevée que celle de 2014 pourrait signifier une défiance accrue envers le personnel politique et constituer un signal fort adressé aux futurs candidats à l’Élysée.
Enjeux et scénarios politiques
Le Rassemblement national (RN) constitue un enjeu central de ces municipales. La réélection des maires RN là où le parti s’est imposé en 2020, ses éventuelles nouvelles conquêtes et sa progression dans les zones rurales, périurbaines, villes moyennes et métropoles seraient considérées comme alarmantes par ses opposants. Ambitieux, le parti, allié à l’Union des droites pour la République selon les éléments disponibles, vise des victoires dans de grandes villes — Marseille, Nice, Toulon, Nîmes sont régulièrement citées comme objectifs — et un renforcement institutionnel susceptible de déboucher sur la création d’un groupe au Sénat après les élections sénatoriales de septembre.
La montée en puissance de l’extrême droite dans plusieurs institutions pourrait consolider sa « banalisation ». Lors des entre‑deux‑tours, des retraits ou des ralliements massifs de candidats Les Républicains vers des listes RN renforceraient l’idée d’une normalisation, malgré des positions du RN qui restent jugées radicales par ses détracteurs. À l’inverse, des « barrages » locaux pourraient se constituer rapidement : lors des législatives de 2024, certaines circonscriptions ont connu une forte progression de la participation et des retraits républicains lorsque le RN menaçait de l’emporter, preuve que des freins existent encore sur le terrain.
Fragmentation à gauche et défis pour les écologistes et la majorité
Les municipales seront aussi un laboratoire pour la recomposition des gauches. Dans de nombreuses villes, La France insoumise et des figures du Parti socialiste se retrouvent adversaires, rendant difficile tout rapprochement à l’entre‑deux‑tours. Cet éloignement témoigne d’une division croissante entre les différentes familles de la gauche.
Les maires écologistes, sortis victorieux dans plusieurs grandes villes en 2020, doivent démontrer que l’écologie municipale peut s’inscrire dans la durée. Ils seront évalués sur leur capacité à transformer des victoires ponctuelles en stratégies locales durables, malgré un panorama politique fragmenté.
Du côté des héritiers d’Emmanuel Macron, l’implantation locale reste fragile. Faute d’ancrage territorial durable, leurs listes risquent d’être neutralisées par des triangulaires et quadrangulaires au second tour. Pour certains observateurs, cette difficulté illustre la décomposition politique que ces formations ont contribué à produire.
Symboliques de la fin d’une époque ou annonciatrices de bouleversements, ces municipales revêtent donc une double portée : elles tracent un état des lieux des forces politiques à un an de la présidentielle, et elles déterminent, commune par commune, la capacité des partis à maintenir ou à renouveler leurs relais locaux.
S’il serait tentant de réduire ces élections à un simple prélude national, leur enjeu principal demeure local : ce sont d’abord les habitants et les services de proximité qui jugeront la pertinence des politiques menées. Ignorer ces scrutins reviendrait à méconnaître la géographie politique réelle du pays, où les équilibres peuvent se jouer, ville après ville, sur des marges parfois étroites.





