La campagne des municipales se déroule, pour la première fois selon plusieurs acteurs de la communication politique, dans un environnement largement « augmenté » par l’intelligence artificielle. Outil de création de contenus, de mise en forme de discours et d’automatisation publicitaire, l’IA est désormais utilisée à toutes les tailles de communes, de la petite ville rurale aux grandes métropoles.
Des usages variés et accessibles
« Tout le monde a de l’intelligence artificielle dans sa poche. Pourquoi ne pas l’utiliser pour faire campagne ? » interroge Paul Brounais, dirigeant du Lab électoral, agence de communication politique. Il accompagne des candidats aux municipales dans « 60 [communes] de 250 à 220 000 habitants ». Selon lui, l’IA facilite la production de contenus et abaisse les barrières techniques pour des équipes parfois réduites.
Dans les faits, les usages recensés sont multiples : génération de textes et de discours, adaptation de messages selon des profils d’électeurs, montage et diffusion automatisés de vidéos sur les réseaux sociaux, ou encore ciblage programmatique d’annonces publicitaires. De Paris — où des vidéos jugées sensationnalistes ont attiré l’attention sur la campagne de la candidate Reconquête!, Sarah Knafo — aux communes les plus modestes, ces outils permettent de produire rapidement des supports visuels et rédactionnels percutants.
Pour Christophe Bouillon, président de l’Association des petites villes de France et maire divers gauche de Barentin (Seine-Maritime), l’IA amplifie une tendance : « On voit plein de documents très bien faits sur les réseaux sociaux, notamment dans les très petites communes. Même si vous ne savez pas écrire, l’IA le fait. »
Atouts opérationnels : coût, vitesse, personnalisation
Les partisans de l’usage politique de l’IA mettent en avant plusieurs bénéfices opérationnels. Premièrement, le coût : des outils accessibles permettent de produire des vidéos, des infographies ou des argumentaires sans recourir à des studios coûteux. Deuxièmement, la vitesse : la création et l’ajustement de contenus deviennent quasi instantanés, ce qui est précieux dans une campagne rythmée par l’actualité.
Enfin, la personnalisation : l’IA peut adapter un message à un public particulier, en modulant le ton, la longueur ou l’angle argumentatif. Dans un contexte électoral jugé « hypercompétitif », ces gains d’efficacité expliquent en partie pourquoi des équipes de partis ou de candidats s’emparent massivement de ces technologies. « C’est une technique à faible coût, rapide. Les partis, qui veulent gagner les élections dans un contexte hypercompétitif, ne peuvent pas se permettre de ne pas sauter sur l’occasion », observe Antoine Marie, chercheur en science politique et en psychologie à Sciences Po Paris.
Questions éthiques et demandes d’encadrement
Cette diffusion généralisée soulève toutefois des interrogations éthiques et juridiques. La capacité de l’IA à produire des contenus réalistes, parfois difficiles à distinguer d’un matériel créé humainement, pose la question de la transparence : qui a produit tel message et selon quelles sources ?
Plusieurs élus et observateurs estiment qu’un encadrement est nécessaire pour éviter les dérives — manipulation de l’information, deepfakes, ciblage micro‑ciblé sans consentement éclairé. Des voix réclament des règles claires sur l’étiquetage des contenus générés par l’IA et sur les frontières entre communication légitime et désinformation.
Certains responsables locaux ont déjà demandé des clarifications réglementaires. Le débat porte sur la nature et l’ampleur des mesures à adopter : obligations de transparence, limites au recueil et à l’exploitation des données personnelles, contrôle des procédés de génération audiovisuelle. Les autorités publiques et les plateformes en ligne ont, par ailleurs, un rôle à jouer pour définir des standards opérationnels.
Limites et risques pratiques
Sur le plan pratique, l’IA n’est pas une solution miracle. Les outils peuvent produire des erreurs factuelles, des formulations maladroites ou des contenus inappropriés si les données d’entrée sont mauvaises. La qualité finale dépend largement de la relecture humaine et de la maîtrise des paramètres par les équipes de campagne.
De plus, la massification d’outils similaires homogénéise parfois les formes de communication : une campagne peut sembler professionnelle techniquement tout en perdant de son authenticité locale. Les responsables politiques doivent donc arbitrer entre efficacité technique et crédibilité auprès des électeurs.
Enfin, l’économie de l’attention sur les réseaux sociaux favorise les contenus sensationnels. L’IA, utilisée sans garde‑fous, peut contribuer à amplifier les formats polarisants, au détriment d’un débat public fondé sur des faits et des propositions détaillées.
À l’approche des scrutins — annoncés les 15 et 22 mars — la montée en puissance de l’intelligence artificielle modifie les pratiques de campagne. Elle offre des opportunités tangibles en matière de production et de diffusion, tout en imposant de nouvelles questions éthiques et réglementaires que plusieurs élus commencent déjà à formuler.





