Quand l’énergie se tend, New Delhi regarde vers Moscou
Pour un pays qui importe l’essentiel de son pétrole, chaque hausse du brut se traduit vite dans les prix à la pompe, la facture des engrais ou le coût du gaz domestique. L’Inde le sait bien. Et quand le Moyen-Orient se crispe, Moscou redevient un partenaire utile.
La séquence est d’autant plus sensible que les tensions régionales pèsent déjà sur l’économie indienne. La Reserve Bank of India a noté en juin 2025 que l’incertitude mondiale repartait à la hausse avec la flambée des tensions au Moyen-Orient, et que le prix du pétrole brut remontait nettement. Le Fonds monétaire international, lui, rappelle que de nouveaux conflits régionaux peuvent faire monter les prix de l’énergie et fragiliser la position budgétaire de l’Inde.
Manturov, Modi et le retour d’un réflexe bien connu
Fin mars 2026, le premier vice-Premier ministre russe Denis Manturov a rencontré à New Delhi Narendra Modi et le ministre des affaires étrangères S. Jaishankar. Selon le compte rendu officiel indien, les discussions ont porté sur le commerce, les engrais, la connectivité et les liens entre les peuples. Le message russe était plus direct encore : Moscou s’est dit prêt à augmenter ses livraisons de pétrole et de gaz naturel liquéfié vers le marché indien.
Cette offre intervient alors que l’Inde subit les effets de la crise au Moyen-Orient sur son approvisionnement énergétique. Dans un entretien de suivi, le ministère indien a confirmé que les deux capitales avaient aussi évoqué l’énergie, l’industrie, la mobilité, les technologies et les minerais critiques. Autrement dit, les hydrocarbures restent au cœur d’une relation bilatérale qui dépasse largement le seul pétrole.
Le signal n’a rien d’anodin. Le ministère indien des affaires extérieures rappelle que le commerce bilatéral entre les deux pays a atteint un record de 68,7 milliards de dollars sur l’exercice 2024-2025, dont 63,8 milliards d’importations indiennes en provenance de Russie. Le pétrole et les produits pétroliers en constituent une part majeure. Les autorités indiennes ont aussi enregistré, en 2025, une multiplication des échanges de haut niveau sur l’énergie, du gaz au transport, en passant par les engrais.
Pourquoi cette offre russe compte autant pour l’Inde
L’Inde importe plus de 88 % de son pétrole brut. Elle dépend donc fortement de l’extérieur. Or, selon la Banque de réserve indienne, le choc géopolitique au Moyen-Orient a déjà fait remonter les prix du brut en 2025. C’est exactement le type de situation qui renchérit les carburants, les transports et, à terme, les prix à la consommation.
Le gaz pose un problème similaire. Une grande partie des volumes importés transite par le détroit d’Ormuz, passage stratégique menacé lors des tensions régionales. La presse internationale a documenté des pénuries de bouteilles de gaz et des files d’attente dans certaines villes indiennes au printemps 2026. Même si les autorités affirment disposer de marges de manœuvre, la vulnérabilité est réelle. Et elle nourrit la grogne des consommateurs.
Dans ce contexte, la Russie offre une solution simple sur le papier : des volumes disponibles, souvent à prix décoté, et une logistique déjà éprouvée depuis 2022. Pour New Delhi, cela permet d’amortir un choc extérieur sans changer de cap stratégique. Pour Moscou, cela garantit un débouché essentiel à un moment où les revenus énergétiques restent une source majeure de financement.
Entre diplomatie, économie et rapport de force
La relation indo-russe ne se résume pas à l’énergie. Elle s’inscrit dans une architecture plus large. Les deux pays affichent un objectif de 100 milliards de dollars d’échanges commerciaux d’ici 2030. Ils coopèrent aussi sur les engrais, un sujet sensible pour l’agriculture indienne, et sur l’industrie lourde. Manturov a d’ailleurs assuré que les entreprises russes pouvaient augmenter de façon régulière leurs livraisons de pétrole et de gaz vers l’Inde.
Mais cette dépendance reste politiquement exposée. Washington continue de faire pression sur les acheteurs de pétrole russe. Donald Trump a même affirmé, en 2025, que l’Inde cesserait d’en acheter, sans confirmation de New Delhi à ce stade. Cela place Modi dans une ligne de crête : ménager la relation avec Moscou, préserver la sécurité énergétique du pays, tout en évitant une rupture avec les États-Unis.
De son côté, le gouvernement indien insiste sur sa priorité : contenir l’inflation et éviter une flambée durable des prix de l’énergie. C’est l’argument central. Si l’offre russe compense une partie des tensions au Moyen-Orient, elle peut aider à stabiliser les coûts domestiques. Si elle ne suffit pas, la pression remontera vite sur les prix et sur l’exécutif.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se joue sur deux fronts. D’abord, l’évolution de la crise au Moyen-Orient, qui reste le vrai facteur de tension sur les approvisionnements indiens. Ensuite, la capacité de New Delhi et Moscou à traduire leurs annonces en flux concrets de pétrole, de gaz et d’engrais. Si les cargaisons suivent, la Russie consolidera son rôle de filet de sécurité. Si elles tardent, l’Inde devra chercher d’autres sources, plus chères et moins stables.
À plus long terme, le rendez-vous suivant sera diplomatique autant qu’énergétique : les prochains échanges bilatéraux et le sommet des Brics, que New Delhi doit accueillir, diront jusqu’où l’Inde est prête à maintenir cet équilibre avec Moscou.















