Pour les citoyens congolais, la tokenisation RDC doit prouver qu’elle fait réellement remonter les revenus de l’or et du carbone vers les coopératives et les villages

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Analyse citoyenne : le programme AXIS propose d’adosser des jetons à l’or artisanal et au carbone forestier pour financer les communautés. Le défi : garantir traçabilité, contrôles indépendants et redistribution dans un contexte de conflits et d’inégalités.

Quand une communauté possède une mine ou une forêt, pourquoi n’en voit-elle presque jamais la couleur ?

En République démocratique du Congo, la question n’est pas abstraite. Elle touche des villages où la richesse sort du sol, mais pas toujours de la pauvreté. Le pays compte parmi les plus pauvres du monde, alors même qu’il dispose de minerais stratégiques, d’une immense forêt tropicale et d’un potentiel énergétique hors norme. Selon la Banque mondiale, 73,5 % des Congolais vivent avec moins de 2,15 dollars par jour, et seul un habitant sur cinq a accès à l’électricité.

C’est dans ce contraste que s’inscrit AXIS. Le programme veut utiliser la technologie pour remettre de l’ordre dans la valeur des ressources naturelles. L’idée est simple : mieux tracer, mieux certifier, mieux répartir. En toile de fond, il y a aussi une urgence politique. Dans l’est du pays, la guerre continue de désorganiser les routes, les mines et les circuits commerciaux.

Le pari AXIS : transformer l’or et le carbone en actifs numériques

Le mécanisme repose sur la tokenisation. Le mot est technique, mais le principe est lisible : on crée une représentation numérique d’un actif réel sur une blockchain, c’est-à-dire un registre partagé et horodaté. Dans le cas congolais, le programme public-privé mis en avant par le Fonds social de la RDC et Phoenix Capital veut adosser des jetons à l’or artisanal et au carbone forestier. Deux instruments sont annoncés : le SGRT, pour l’or, et le FCRT, pour le carbone.

Le projet prétend financer le développement local sans passer par les circuits classiques de la dette. Il veut aussi formaliser l’artisanal, sécuriser les flux et rendre les transactions traçables. Sur le terrain, le dispositif annonce l’usage de drones, d’outils numériques et d’un suivi de la chaîne de valeur, du site d’extraction jusqu’à la commercialisation. Le discours est clair : faire remonter davantage de revenus vers les coopératives et vers l’État.

Pourquoi le pouvoir congolais s’y intéresse autant

La RDC cherche à reprendre la main sur des ressources qui profitent souvent à d’autres. Dans l’or artisanal, les circuits informels dominent encore. Dans les forêts, la valeur se perd vite quand les données sont incomplètes, quand les titres sont flous ou quand les contrôles manquent. Le pays a pourtant commencé à renforcer la transparence de ses données forestières, avec la publication récente des métadonnées de son inventaire forestier national sur le catalogue de la FAO.

Le contexte sécuritaire renforce l’intérêt de ce type de projet. En mars 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné les offensives du M23 et appelé la force rwandaise à cesser son soutien au mouvement. Autrement dit, la bataille pour les ressources ne se joue pas seulement dans les comptabilités. Elle se joue aussi sur les routes, dans les zones minières et autour des zones de conflit. Quand l’État recule, les réseaux clandestins avancent.

Ce que cela peut changer pour les communautés, l’État et les intermédiaires

Si le système fonctionne, les premières gagnantes peuvent être les coopératives. Elles peuvent mieux prouver l’origine de leur production, négocier plus fermement et toucher une part plus directe des revenus. Les communautés locales pourraient, elles aussi, recevoir des paiements plus lisibles pour des ressources qui leur appartiennent. L’État, de son côté, espère capter davantage de taxes et réduire les fuites. Le bénéfice est donc triple : pour les producteurs, pour les finances publiques et pour la traçabilité.

Mais les coûts de mise en œuvre sont lourds. Il faut des contrôles indépendants, des registres solides, des équipes formées et des infrastructures qui tiennent. Or, en RDC, l’électricité reste rare dans les zones rurales, la connectivité est inégale et la présence publique demeure fragile dans plusieurs territoires. Sans ces bases, la blockchain risque de n’être qu’une couche supplémentaire au-dessus d’une économie toujours vulnérable.

Le contrechamp : la technologie n’efface ni les risques ni les rapports de force

Le FMI est net sur un point : la tokenisation crée aussi de nouveaux risques. Son analyse sur les ressources naturelles tokenisées rappelle les dangers de double vente, de blanchiment, de protection insuffisante des investisseurs et de dépendance à des intermédiaires techniques. En clair, la technologie peut améliorer la visibilité. Elle ne remplace pas la loi, la supervision ni la sécurité sur le terrain. Un actif peut être tracé. Il peut aussi être mal gouverné.

C’est là que se joue l’équilibre politique. Les promoteurs du programme disent vouloir garder les actifs dans le giron communautaire, sans les céder à des investisseurs qui exigeraient la propriété. Cette promesse parle directement aux villages, aux coopératives et à l’État. Mais elle inquiète aussi ceux qui redoutent qu’un outil sophistiqué concentre le pouvoir entre les mains de ceux qui maîtrisent la technique, pas forcément entre celles et ceux qui vivent sur place.

Une idée qui pourrait inspirer ailleurs, à condition de prouver sa solidité

Le dossier dépasse la RDC. La Banque africaine de développement reste un acteur central dans le pays, avec un portefeuille actif de plus de 1,6 milliard de dollars fin 2025, et son nouveau président, Sidi Ould Tah, a pris ses fonctions le 1er septembre 2025. Dans un contexte de tensions sur les financements, les solutions qui promettent d’attirer des fonds sans alourdir la dette intéressent forcément les bailleurs.

Reste le test décisif : les premières coopératives, la qualité des contrôles et la capacité de l’État à tenir sa place. Si les revenus remontent vraiment vers les communautés, si la traçabilité réduit les fuites et si la sécurité suit, le modèle peut faire école. Sinon, il rejoindra la longue liste des innovations séduisantes sur le papier, mais fragiles face aux réalités de terrain. Pour l’instant, le débat est posé : qui contrôle la richesse, qui la certifie, et qui en profite vraiment ?

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