Une course industrielle qui pèse sur les prix, les chaînes d’approvisionnement et la rivalité avec Washington
Quand Pékin parle d’autosuffisance en semi-conducteurs, il ne s’agit pas d’un slogan abstrait. Derrière ces puces, il y a les smartphones, les voitures électriques, les serveurs d’IA et une bonne part de l’industrie moderne.
La question est donc simple : la Chine peut-elle vraiment réduire sa dépendance aux technologies étrangères sans perdre du temps, de l’argent et du terrain face aux géants du secteur ?
Un objectif ancien, relancé par la guerre technologique
La Chine poursuit un objectif fixé depuis plusieurs années : renforcer sa capacité à produire ses propres puces et ses équipements. Dans le cadre du 14e plan quinquennal, qui couvrait 2020-2025, Pékin visait un taux d’autosuffisance d’au moins 70 % en semi-conducteurs à l’horizon 2025.
Cet objectif n’a jamais été présenté comme atteint. La Chine ne publie pas de chiffre officiel sur son autosuffisance. Mais plusieurs indicateurs montrent une montée en puissance réelle. Les États-Unis ont durci leurs restrictions sur l’accès de la Chine aux équipements et technologies de pointe. En réponse, Pékin a accéléré ses efforts pour développer une filière nationale, du design à la fabrication, en passant par les équipements de production.
Dans ce paysage, SMIC occupe une place centrale. Le groupe est le principal fondeur chinois, c’est-à-dire l’entreprise qui fabrique les puces pour d’autres sociétés. Son poids en fait un thermomètre direct de la stratégie industrielle chinoise.
Des chiffres qui progressent, mais restent loin du cap affiché
Les données disponibles montrent une industrie en expansion rapide. Selon le ministère chinois de l’Industrie, la production nationale de circuits intégrés a atteint 484,3 milliards d’unités en 2025, en hausse de 10,9 % sur un an. Le Bureau national des statistiques a, de son côté, recensé 451,42 milliards de pièces produites en 2024, soit 22,2 % de plus qu’en 2023.
La dynamique est réelle. Mais elle ne dit pas tout. Produire davantage de puces ne signifie pas encore maîtriser les composants les plus avancés ni remplacer toutes les importations. Les goulets d’étranglement restent nombreux, notamment sur les machines de gravure, la lithographie de pointe et certains matériaux critiques.
Les résultats de SMIC illustrent ce mélange de progrès et de limites. En 2024, son chiffre d’affaires a progressé de 27 % sur un an, à 8,03 milliards de dollars. Sa capacité mensuelle a atteint 948 000 wafers équivalent 8 pouces. En même temps, l’entreprise reste sous pression, entre les investissements lourds, les contraintes technologiques et la concurrence mondiale.
Pourquoi l’autosuffisance reste difficile à atteindre
Le cœur du problème tient à la chaîne de valeur. Une puce ne se résume pas à une usine. Il faut des logiciels de conception, des équipements ultra-précis, des matériaux spécialisés et des procédés de fabrication très complexes. Or, sur plusieurs de ces maillons, la Chine dépend encore de fournisseurs étrangers.
C’est là que les obstacles deviennent structurels. Plus le niveau technologique monte, plus la marche est haute. Les puces les plus avancées exigent des machines et des savoir-faire qu’il est long et coûteux de reproduire. Les sanctions américaines accentuent cette difficulté, car elles limitent l’accès à certains équipements de pointe.
En parallèle, la Chine pousse aussi d’autres segments. Le pays affiche des progrès rapides dans les puces dites “matures”, qui servent massivement dans l’automobile, l’électronique grand public ou l’industrie. Ces composants sont moins sophistiqués que les puces de pointe, mais ils comptent énormément pour sécuriser l’économie.
Ce que cela change pour Pékin, pour SMIC et pour le reste du monde
Pour Pékin, l’enjeu est clair : réduire une vulnérabilité stratégique. Moins dépendre de l’étranger, c’est limiter l’impact des restrictions américaines et sécuriser les secteurs clés de l’économie. C’est aussi un marqueur politique. La puissance industrielle devient un outil de souveraineté.
Pour SMIC, cette stratégie ouvre des perspectives, mais elle impose aussi une course permanente à l’investissement. L’entreprise doit produire plus, localiser davantage sa chaîne d’approvisionnement et continuer à avancer malgré les blocages technologiques. Elle peut gagner des parts de marché en Chine. En revanche, elle reste confrontée à des limites dans les nœuds de fabrication les plus avancés.
Pour le reste du monde, la montée en puissance chinoise a deux effets. D’un côté, elle renforce la concurrence sur les puces dites courantes, avec un risque de pression sur les prix. De l’autre, elle confirme que la bataille des semi-conducteurs est devenue un enjeu industriel et géopolitique majeur, bien au-delà du seul secteur électronique.
Les observateurs divergent surtout sur la vitesse du rattrapage. Certains soulignent les gains rapides de la Chine sur la production de volume et sur plusieurs segments industriels. D’autres rappellent que l’autonomie complète, surtout sur les technologies les plus avancées, reste très loin d’être acquise.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
La suite dépendra de deux choses. D’abord, la capacité de SMIC et des autres acteurs chinois à transformer leurs investissements en progrès technologiques durables. Ensuite, l’évolution des restrictions américaines, qui restent un facteur décisif pour la vitesse du rattrapage chinois.
Le vrai test ne sera pas seulement le volume produit. Ce sera la capacité de la Chine à fabriquer, de bout en bout, des puces compétitives sans dépendre des maillons les plus sensibles de la chaîne mondiale.















