Quand les grands projets dérapent, qui paie l’addition ?
À Riyad, les slogans promettent une économie réinventée. Mais derrière les façades de chantier, une question revient : jusqu’où l’Arabie saoudite peut-elle financer sa métamorphose sans se heurter à la facture du pétrole, de la dette et des tensions régionales ?
Vision 2030, la vitrine et le test
Depuis plusieurs années, le prince héritier Mohammed ben Salmane veut sortir son pays de sa dépendance au pétrole. Son plan, baptisé Vision 2030, doit attirer les capitaux, développer le tourisme, la technologie, la culture et faire du royaume un centre économique mondial.
Ce projet repose sur des chantiers géants autour de la capitale et dans le reste du pays. Il s’appuie aussi sur une communication très offensive. Sur des clôtures de chantier, des messages en anglais promettent de « redéfinir la qualité de vie » et d’installer « une nouvelle normalité d’exception ».
Cette ambition a aussi une dimension diplomatique. Lors d’une visite à Washington en novembre 2025, Mohammed ben Salmane a promis d’investir jusqu’à 1 000 milliards de dollars aux États-Unis. Le président américain Donald Trump a salué cette promesse, ce qui a marqué le retour spectaculaire du dirigeant saoudien au premier plan international.
Des comptes publics sous pression
Le problème est simple : les grands projets coûtent très cher, et les finances publiques se tendent. Le budget 2025 du royaume prévoit 1 285 milliards de riyals de dépenses pour 1 184 milliards de recettes, soit un déficit anticipé de 101 milliards de riyals. Les autorités ont aussi prévu un besoin de financement couvert en partie par l’emprunt.
La réalité budgétaire a été plus lourde encore que prévu. Le ministère saoudien des finances a annoncé pour 2024 un déficit réel de 115,6 milliards de riyals. Pour 2025, plusieurs estimations officielles et de marché pointent vers un déficit plus élevé, autour de 245 milliards de riyals, soit environ 5,3 % du PIB.
Autrement dit, l’État continue d’investir, mais il le fait dans un contexte moins confortable. Les recettes pétrolières ne suffisent pas toujours à absorber le rythme des dépenses. Et quand l’État ralentit, c’est souvent l’investissement public qui sert d’ajustement.
La guerre, accélérateur de contraintes
Les tensions avec l’Iran ont encore compliqué l’équation. Quand la région s’embrase, l’Arabie saoudite doit renforcer sa sécurité, protéger ses infrastructures énergétiques et surveiller ses routes commerciales. Cela renchérit la facture politique et financière du projet de modernisation.
Les frappes, les risques sur le Golfe et l’instabilité régionale pèsent aussi sur la confiance des investisseurs. Un grand programme de transformation a besoin de stabilité. Or la guerre fait l’inverse. Elle pousse l’État à arbitrer entre dépenses de développement, dépenses de sécurité et soutenabilité budgétaire.
Le Fonds monétaire international a d’ailleurs noté en 2025 que des dépenses liées à l’accélération de Vision 2030 avaient contribué à creuser le déficit. Il a aussi souligné que la dette publique saoudienne avait augmenté, tout en restant à un niveau encore modéré à l’échelle internationale.
Ce que cela change pour le royaume
Le cœur du sujet n’est pas seulement financier. Il est politique. Mohammed ben Salmane a construit sa légitimité sur une promesse : transformer le pays vite, très vite. Mais plus les projets avancent, plus ils deviennent dépendants de la conjoncture. Si le pétrole baisse, si la guerre s’installe, si les investisseurs hésitent, les arbitrages se durcissent.
Concrètement, cela peut ralentir certains projets phares, pousser à en reconfigurer d’autres, ou obliger l’État à réduire la voilure sur les dépenses les moins urgentes. Le risque n’est pas un arrêt brutal. Le risque, c’est un étalement, des retards et une hiérarchisation plus sévère des priorités.
Le royaume a toutefois des marges. Il peut emprunter, puiser dans ses réserves et continuer à soutenir des investissements stratégiques. En parallèle, il mise sur les secteurs non pétroliers pour produire de la croissance et rassurer les marchés. C’est là que Vision 2030 devient un test de crédibilité. Pas seulement un slogan.
Entre succès diplomatique et vulnérabilité économique
Les soutiens de Mohammed ben Salmane voient dans cette politique une transition nécessaire. Ils estiment que l’Arabie saoudite doit profiter de sa puissance financière actuelle pour préparer l’après-pétrole. Les projets géants, même coûteux, sont présentés comme des actifs de long terme.
Ses détracteurs, eux, soulignent le décalage entre l’ampleur des annonces et la réalité des contraintes. Ils pointent des projets parfois jugés irréalistes, une dépendance persistante aux hydrocarbures et une exposition aux chocs géopolitiques. Dans cette lecture, la guerre contre l’Iran ne crée pas la fragilité saoudienne. Elle la révèle.
Le paradoxe est là : plus le prince héritier gagne en stature internationale, plus son plan intérieur devient vulnérable aux événements extérieurs. La diplomatie peut ouvrir des portes. Elle ne compense pas toujours un modèle économique sous tension.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur trois fronts. D’abord, la capacité de Riyad à contenir son déficit sans casser l’élan de Vision 2030. Ensuite, l’évolution du conflit avec l’Iran, qui peut renchérir encore les coûts de sécurité et freiner les investissements. Enfin, la façon dont les autorités saoudiennes hiérarchiseront leurs grands projets dans les prochains mois.
Si les arbitrages budgétaires se durcissent, ils diront beaucoup sur la vraie portée du programme de Mohammed ben Salmane : transformation durable ou croissance à crédit sous haute tension.















