Rappel de l’affaire
Et si le projet d’annexion du Groenland qui a agité les plus hautes sphères du pouvoir américain pouvait réellement se concrétiser ? C’est en tout cas ce qu’a laissé entendre, mercredi 7 janvier, la porte‑parole de la Maison‑Blanche, Karoline Leavitt. Selon elle, Donald Trump étudie « activement » un « achat » du Groenland avec ses équipes, tout en refusant une nouvelle fois d’exclure l’option militaire pour obtenir l’île, territoire autonome danois.
La perspective a été fermement rejetée par les dirigeants danois et par de nombreux responsables européens, qui martèlent que l’île n’est pas à vendre. Surprenante pour certains, cette proposition n’est pourtant pas inédite : dès son premier mandat en 2019, le milliardaire avait évoqué son souhait de racheter le Groenland, qualifiant selon le Wall Street Journal l’opération de « grosse transaction immobilière ».
Un précédent historique et la question juridique
Sur le plan historique, des opérations comparables existent. En 1917, les États‑Unis avaient acheté les îles Vierges au Danemark. En 1946, Washington avait déjà proposé 100 millions de dollars pour le Groenland — une somme qui, même ajustée pour l’inflation, équivaudrait à plus de 1,6 milliard de dollars aujourd’hui, selon les calculs rapportés ici.
La question centrale reste : peut‑on acheter un pays au regard du droit ? Sur le plan du droit international, rien n’interdit formellement ce type de transaction, devenu très rare, dès lors que les parties concernées donnent leur accord. Mais, dans le cas du Groenland — autonome depuis 2009 — une cession de souveraineté exigerait des modifications constitutionnelles danoises, l’accord du Parlement groenlandais et, surtout, l’aval des Groenlandais eux‑mêmes.
Obstacles politiques et institutionnels
Côté américain, la réalisation d’une telle opération supposerait un financement validé par le Congrès et l’approbation des deux tiers du Sénat, une majorité jugée difficile à atteindre. La BBC rappelle par ailleurs que l’Union européenne devrait également approuver un accord international de cette nature, selon les contraintes juridiques et politiques en jeu.
Au‑delà des procédures, la proposition soulève des objections symboliques et politiques. En 2019, Niki Aloupi, professeure en droit international public à l’université Paris‑II Panthéon‑Assas, estimait que « l’achat d’un État entier lui ferait potentiellement perdre sa souveraineté et disparaître » : une formule qui illustre l’ampleur des enjeux identitaires et constitutionnels posés par une cession territoriale complète.
Estimer un prix : divergences et méthodes
Les montants avancés pour racheter le Groenland varient considérablement et demeurent spéculatifs. Le Washington Post, en 2019, s’était appuyé sur la comparaison avec l’achat de l’Alaska à la Russie en 1867 pour établir des ordres de grandeur. Les États‑Unis avaient acquis l’Alaska pour 7,2 millions de dollars, soit environ 130 millions de dollars en prix 2019, constate le quotidien.
Plus récemment, David Baker — ancien économiste à la Federal Reserve — a proposé, en janvier 2025, une fourchette d’estimations reposant sur les ventes passées de terres rachetées par les États‑Unis. Il a ainsi avancé une fourchette comprise entre 12,5 milliards de dollars et un prix maximal de 77 milliards de dollars. Certaines sources, comme le Wall Street Journal, évoquent quant à elles une « somme plafond » chiffrée à plus de 1 000 milliards de dollars selon d’autres méthodologies.
Ces approches tentent de comptabiliser et de matérialiser la valeur des ressources présentes sur le territoire groenlandais, notamment des minéraux, mais les auteurs reconnaissent la fragilité de ces calculs. Les estimations sont imparfaites et comportent des biais, notamment par manque de comparables exacts et par des périodes politiques ou économiques différentes de celles d’aujourd’hui.
Au final, si l’idée d’un « achat » du Groenland ressurgit périodiquement, sa mise en œuvre bute sur des obstacles juridiques, politiques et financiers importants, ainsi que sur l’exigence d’un large consentement des populations concernées.





