Quand une confusion à Washington secoue Madrid
Un mot de travers au sommet d’un État peut-il créer un vrai incident diplomatique ? Oui, quand il touche à l’alliance militaire, au commerce et à la place d’un pays dans le camp occidental.
C’est ce qui s’est produit lorsque Donald Trump a présenté l’Espagne comme un pays des BRICS. Or l’Espagne n’appartient pas à ce groupe : elle est membre de l’Union européenne et de l’OTAN. La correction a été immédiate à Madrid, où le gouvernement a rappelé que le pays n’était ni un État émergent ni un membre du bloc BRICS.
Les BRICS, un club né pour peser davantage
Les BRICS forment un forum de grandes économies émergentes créé en 2009 par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, rejoints par l’Afrique du Sud en 2010. Le groupe s’est élargi depuis : son site officiel indique qu’il compte désormais onze pays, avec l’Égypte, l’Éthiopie, l’Indonésie, l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis parmi les nouveaux venus.
Leur poids est réel, même si l’ensemble reste très hétérogène. D’après la communication officielle du groupe, les BRICS rassemblent aujourd’hui une large part de la population mondiale. Le sommet de 2023 à Johannesburg avait déjà acté un élargissement destiné à renforcer cette influence collective.
Mais il faut nuancer un point clé : l’organisation ne fonctionne pas comme une alliance structurée au sens occidental. Elle n’a ni traité de défense commune, ni hiérarchie comparable à celle de l’OTAN ou de l’Union européenne. C’est un forum politique et économique. Sa force vient surtout de son poids démographique, de sa diversité géographique et de sa volonté affichée de peser face aux institutions dominées par les pays occidentaux.
Pourquoi cette déclaration a-t-elle choqué ?
Le malaise tient moins à l’erreur factuelle qu’au symbole. Donald Trump a prononcé cette confusion alors qu’il critiquait le niveau de dépenses de défense de l’Espagne et rappelait sa volonté de durcir la ligne commerciale américaine. Dans la foulée, Madrid a insisté sur le fait que l’Espagne restait un allié fiable au sein de l’OTAN.
Dans ce type d’échange, les mots comptent autant que les mesures. Être assimilé aux BRICS, c’est être rangé dans le camp des puissances qui contestent plus franchement la domination occidentale. Pour un partenaire européen, la comparaison tombe donc mal. Elle brouille le message politique et donne l’impression d’un affaiblissement de la lecture stratégique américaine.
La réaction a d’autant plus retenu l’attention que les BRICS sont justement perçus, à Washington comme en Europe, comme un espace où se construit une alternative à l’ordre financier existant. Cette perception s’est renforcée avec l’élargissement du groupe et avec les discours sur la réduction du rôle du dollar dans les échanges internationaux.
Ce que les BRICS contestent vraiment
Le débat ne porte pas seulement sur une appartenance mal attribuée. Il touche à l’architecture du pouvoir économique mondial. Depuis l’après-guerre, les États-Unis et leurs alliés ont bâti un ordre fondé sur des institutions comme le FMI, la Banque mondiale, l’OTAN et, dans la sphère financière, sur la place centrale du dollar. Cet ensemble donne à Washington un levier immense.
Les sanctions contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine ont illustré cette puissance. L’Union européenne a interdit l’accès au réseau SWIFT à plusieurs banques russes en mars 2022. Ce réseau de messagerie financière, géré par SWIFT, n’est pas une banque, mais il est essentiel pour faire circuler les instructions de paiement entre établissements. En être coupé complique fortement les transactions transfrontalières.
C’est précisément sur ce terrain que les BRICS veulent avancer. Le groupe a créé en 2014 la New Development Bank et le Contingent Reserve Arrangement. La banque de développement, basée à Shanghai, affirme avoir financé des dizaines de projets. Le mécanisme de réserve, lui, doit offrir un filet de sécurité en cas de crise financière.
À cela s’ajoutent des projets de paiements alternatifs, souvent présentés comme une façon de commercer davantage en monnaies locales et de réduire la dépendance au dollar. Mais ces initiatives restent incomplètes, et leur portée concrète est encore limitée. Les écarts entre membres, les rivalités politiques et les différences de régime monétaire freinent toute intégration profonde.
Un contrepoids, mais pas encore un bloc homogène
Les critiques de l’ordre libéral occidental ne viennent pas seulement de la Chine ou de la Russie. Elles s’appuient aussi sur des épisodes qui ont fragilisé la confiance dans le système, comme la crise financière, les tensions commerciales, le Brexit ou les doutes récurrents sur le multilatéralisme. Les BRICS capitalisent sur cette fatigue politique.
Mais leur montée en puissance ne doit pas masquer leurs limites. Le groupe rassemble des intérêts différents, parfois concurrents. Ses membres ne partagent ni la même stratégie, ni la même vision du monde, ni le même degré d’ouverture économique. Leur unité repose davantage sur une envie commune de contrebalancer l’Occident que sur un projet institutionnel solide.
C’est pourquoi l’erreur de Donald Trump a autant circulé : elle a mis, en une phrase, le doigt sur une ligne de fracture mondiale. D’un côté, un ordre centré sur les États-Unis, le dollar et les institutions de Bretton Woods. De l’autre, des puissances qui veulent plus de place, plus de marge et moins de dépendance. L’affrontement est réel, mais il reste déséquilibré. Les BRICS contestent l’ordre existant. Ils ne l’ont pas encore remplacé.
Ce qu’il faudra surveiller
La suite se jouera sur deux fronts. D’abord, la capacité des BRICS à transformer leurs annonces en outils concrets, surtout dans les paiements et le financement du développement. Ensuite, la manière dont Washington et ses alliés répondront à cette poussée, entre fermeté commerciale, sanctions et ajustements diplomatiques. C’est là que se dira, en pratique, si le monde avance vers un simple rééquilibrage ou vers une véritable fragmentation.















