Le ministère de l’intérieur a décidé, par une circulaire publiée le 2 février, de classer pour les prochaines municipales les candidats et listes investis par La France insoumise (LFI) dans le bloc « extrême gauche », aux côtés de Lutte ouvrière, du Nouveau parti anticapitaliste et du Parti ouvrier indépendant, et non plus dans le bloc de gauche, comme c’était le cas jusque‑là depuis la création du parti en 2016.
Cette requalification a provoqué des réactions vives à gauche. Le leader de LFI, Jean‑Luc Mélenchon, a fustigé la décision le 7 février en demandant « Pourquoi ce changement ? Pourquoi maintenant ? » et annonçant un recours devant le Conseil d’État. De son côté, le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a estimé qu’il n’était « pas juste » de classer LFI à l’extrême gauche et a dénoncé une « manœuvre de dédiabolisation de l’extrême droite ».
Qu’est‑ce que le « nuançage politique » et pourquoi existe‑t‑il ?
Le nuançage politique est la procédure par laquelle l’administration attribue à chaque liste et à chaque candidat une des 25 nuances politiques prévues par le ministère de l’intérieur. Il s’applique aux scrutins où de nombreuses listes se présentent : municipales, départementales, régionales, législatives et sénatoriales. L’objectif officiel est d’améliorer la lisibilité politique du scrutin et de faciliter l’« analyse électorale » pour les autorités et les observateurs.
Aux municipales, les listes ont la possibilité de déclarer librement une affiliation — la « étiquette politique déclarée » — sans vérification contraignante. Beaucoup de listes restent néanmoins « sans étiquette », ce qui, selon le ministère, nuit à la lisibilité du vote. Pour pallier cette difficulté, l’administration attribue une nuance à chaque liste en s’appuyant sur une nomenclature publiée en circulaire. Cette nomenclature évolue selon le contexte électoral : en 2020, par exemple, une nuance « gilets jaunes » avait été créée.
Fonctionnement et critères d’attribution
L’attribution d’une nuance appartient au préfet et, le cas échéant, au sous‑préfet. Elle se fonde sur un « faisceau d’indices concordants et objectifs » : l’appartenance politique revendiquée par les candidats, leur programme et leurs prises de position publiques. Lorsque la liste est clairement investie par un parti national disposant d’une nuance propre, le classement est simple ; par exemple, une liste investie exclusivement par le Parti socialiste peut recevoir la nuance « Parti socialiste ».
La situation se complique lorsqu’une liste réunit plusieurs partis ayant chacun leur nuance. Dans ce cas, la liste peut recevoir la mention « liste d’union » assortie de l’indication de la famille politique (gauche, droite, extrême droite…). Par ailleurs, des appellations plus génériques — « extrême gauche », « divers gauche », « régionaliste », « droite souverainiste » — sont utilisées en fonction de l’analyse des éléments disponibles.
Le nuançage est appliqué prioritairement dans les communes de plus de 3 500 habitants (ou dans certaines sous‑préfectures), soit, d’après la circulaire, quinze communes en 2026. Selon le ministère, ces communes représentent une part limitée du nombre total de communes mais concentrent une large part de la population.
Recours possibles et précédents judiciaires
Tout candidat peut demander à connaître et, le cas échéant, contester la nuance qui lui est attribuée. La rectification doit être motivée et formulée jusqu’à « trois jours avant le scrutin », selon la circulaire. Les partis eux‑mêmes peuvent déposer un recours en référé devant le Conseil d’État pour contester la classification ministérielle ou la nomenclature des blocs de clivage.
Des jurisprudences antérieures illustrent que ces classements peuvent être remis en cause. Lors des municipales de 2020, le parti Debout la France avait obtenu gain de cause après avoir contesté son classement en « extrême droite ». En 2023, le Rassemblement national avait saisi le Conseil d’État concernant son classement en « extrême droite » pour les sénatoriales ; la haute juridiction administrative avait alors rejeté la requête et confirmé le rattachement du RN à l’extrême droite.
Dans le cas présent, le Conseil d’État dispose d’un délai pour statuer sur le recours de LFI : la justice a « jusqu’au 4 mars » pour se prononcer, date qui précède le premier tour des municipales d’une dizaine de jours, selon la chronologie indiquée dans la circulaire.
La controverse met en lumière les limites et la sensibilité politique d’un mécanisme qui vise à rendre lisibles des scrutins aux configurations locales très diverses. Elle soulève aussi la question des critères retenus et de leur application par l’administration, motifs récurrents de contestation à chaque échéance électorale.





