Bifurcation n’est pas seulement un essai de plus sur la « crise de la communication » politique. C’est une tentative de doctrine pour un temps où la parole publique s’épuise à force d’être omniprésente, où l’argument rationnel se fait distancer par la vitesse, et où l’attention est distribuée par des plateformes. Au cœur du livre de Manuel Lagny et Mathieu Gabai, une conviction structure tout : gouverner n’est plus d’abord produire des discours, mais maitriser un environnement informationnel où se fabriquent des perceptions. Autrement dit, la politique redevient une affaire de guerre narrative — et l’inaction, sur ce terrain, devient une faute.
Ce diagnostic résonne d’autant plus fort qu’il s’inscrit dans une filiation française précise : celle de Jacques Pilhan. Le « sorcier de l’Élysée » (1943-1998), conseiller de François Mitterrand puis de Jacques Chirac, avait théorisé une règle simple et redoutable : le pouvoir est affaire de perceptions avant d’être affaire de discours. Lagny et Gabai prolongent cette idée en la projetant dans un monde où la télévision n’est plus l’astre central, où le cycle médiatique s’est atomisé, et où l’algorithme remplace le journal télévisé comme grand ordonnateur de la visibilité.
Jacques Pilhan : gouverner par la rareté à l’ère télévisuelle
Pour comprendre ce que Bifurcation actualise, il faut repartir de Pilhan. À une époque où la scène politique se jouait en grande partie sur quelques rendez-vous télévisés, il défendait une stratégie de rareté : parler moins pour être entendu davantage, cadrer l’attente et contrôler le rythme, installer une perception de hauteur plutôt que nourrir le flux. Sa matière première n’était pas d’abord la phrase, mais la mise en scène des conditions dans lesquelles une phrase devient crédible.
Pilhan avait compris que la politique moderne ne s’adressait pas à un « public » homogène, mais à des segments d’opinions, traversés par l’émotion, la confiance, la fatigue, et la comparaison implicite entre styles de pouvoir. La communication, chez lui, n’était pas une couche ajoutée au réel : c’était l’architecture dans laquelle le réel devient interprétable. C’est précisément ce que Lagny et Gabai reprennent, mais en changeant d’époque et donc de mécanique.
La filiation est explicitée par plusieurs observateurs, notamment dans une analyse sur l’héritage pilhanien revendiqué : même priorité donnée aux perceptions, mais un terrain bouleversé par la surabondance.
De la rareté à la surabondance : l’algorithme comme nouveau régisseur
La rupture est là : Pilhan travaillait dans un monde où l’on pouvait organiser la rareté. Lagny et Gabai décrivent un monde où, au contraire, tout est disponible, tout est commenté, tout est détourné. Le pouvoir ne « contrôle » plus l’agenda ; il tente de survivre dans un environnement où l’agenda est co-produit par des plateformes, des créateurs, des réseaux militants, des médias fragmentés, et des signaux faibles démultipliés.
Dans ce contexte, Bifurcation pose une question brutale : que devient l’acte de gouverner quand la communication traditionnelle est morte ? Le problème n’est pas seulement le percement du bruit. C’est la transformation du statut même de la parole. Une annonce n’est plus un événement ; elle est un matériau immédiatement reconditionné, mis en concurrence, ironisé, ou noyé dans un flux continu.
Là où Pilhan cherchait le « moment » télévisuel, Lagny et Gabai s’intéressent au « système » : alternance d’indignation, de fatigue, de polarisation, d’effets de meute, de cycles de confiance. Leur point de départ reste pilhanien : l’énoncé n’existe pas hors de son environnement. Mais cet environnement est désormais algorithmique, donc instable, rapide et fondamentalement concurrentiel.
Clausewitz inversé : la politique comme continuation d’une guerre narrative
Les auteurs proposent un renversement du vieux schéma clausewitzien. Classiquement, Clausewitz écrit que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. À l’ère des réseaux, Lagny et Gabai décrivent l’inverse : la politique devient la continuation d’une guerre narrative menée en permanence, y compris en temps de paix. Les moyens ne sont plus seulement militaires ou diplomatiques, mais informationnels, culturels, psychologiques, économiques.
Ce « faut-il répondre ? faut-il ignorer ? » qui obsède tant d’équipes politiques devient alors une question stratégique : laisser s’installer une interprétation, même fausse, c’est concéder une position. Et reprendre ensuite l’initiative coûte plus cher, car il faut non seulement convaincre, mais d’abord défaire un récit installé.
On comprend mieux l’idée-force du livre : en politique contemporaine, l’inaction narrative est devenue une faute politique. Non pas au sens d’une agitation permanente, mais au sens du refus de laisser le champ cognitif à ceux qui savent occuper le terrain, y compris avec des techniques d’influence agressives.
Guerre hybride et doctrine Gerasimov : une grille qui déborde le militaire
Pourquoi convoquer Gerasimov, notion souvent résumée (parfois trop vite) comme une doctrine russe de « guerre hybride » ? Parce que la valeur de cette référence, dans Bifurcation, est d’expliquer une caractéristique de notre époque : la frontière entre paix et guerre, entre intérieur et extérieur, entre communication et opération, devient poreuse.
Dans de nombreux systèmes politiques, l’affrontement est continu : coalitions fluctuantes, campagnes permanentes, attaques réputationnelles, instrumentalisation d’images, usage offensif des fuites, exploitation de l’émotion. Les auteurs s’appuient sur des lectures issues du monde de la défense pour décrire ce brouillage. L’intérêt est moins de plaquer un modèle militaire que d’utiliser un vocabulaire adéquat pour un réel déjà conflictuel.
Sur ce point, cet article sur l’usage des doctrines militaires pour lire le chaos contemporain aide à contextualiser les concepts mobilisés : guerre cognitive, hybridation et compétition permanente. On y voit un fil conducteur proche de celui de Bifurcation : ce qui compte n’est pas l’intention proclamée, mais l’effet stratégique sur les perceptions.
La boucle OODA appliquée au politique : vitesse, orientation, décision
Parmi les emprunts les plus opératoires, la boucle OODA (Observer, Orienter, Décider, Agir), pensée initialement dans le champ militaire et aérien, devient chez Lagny et Gabai un outil pour analyser la compétition politique. L’idée est simple : celui qui boucle plus vite impose le rythme et contraint l’autre à réagir.
Observer : mesurer le réel, pas seulement les tendances
Dans l’écosystème algorithmique, observer ne signifie pas « lire les réactions » au fil de l’eau. Cela suppose de distinguer les signaux forts des bruits, de comprendre les communautés, d’identifier les relais, de repérer les narratifs émergents. Une équipe politique qui observe mal se trompe d’adversaire, de terrain et de temporalité.
Orienter : donner un sens avant que d’autres ne l’imposent
Orienter est l’étape la plus politique. C’est ici que la filiation avec Pilhan devient visible : l’environnement d’interprétation prime. On ne « répond » pas à une controverse, on la reconfigure. On n’énonce pas une mesure, on prépare les catégories dans lesquelles elle sera comprise. C’est la différence entre subir une grille de lecture et en proposer une.
Décider et agir : reprendre l’initiative sans se dissoudre dans le flux
Décider vite ne veut pas dire improviser. La boucle OODA rappelle une tension : agir dans un monde rapide, sans devenir esclave de la vitesse. Le risque contemporain est une gouvernance par micro-réactions, où l’on court après l’algorithme. Bifurcation insiste au contraire sur la nécessité d’un cap, d’une cohérence, et d’une organisation capable de tenir le choc des cycles courts tout en servant un récit long.
Cette approche « doctrine + outils » se retrouve dans une présentation de Bifurcation comme “livre de combat”, qui met en avant l’idée d’un monde « devenu très dur » : compétition accrue, défiance, et affrontements informationnels.
Quand les équations éclairent l’influence : réseaux, diffusion, bascules
L’une des originalités mises en avant autour de Bifurcation tient à l’usage de modèles et d’intuitions issues des sciences des réseaux. Non pas pour « mathématiser » la politique, mais pour décrire ce que chacun constate empiriquement : les opinions circulent par grappes, les narratifs se propagent par relais, et de petites variations peuvent produire de grandes bascules.
Dans un espace algorithmique, la visibilité est un résultat calculé : des systèmes de recommandation favorisent certains formats, certaines émotions, certaines polémiques. Le politique, s’il reste au niveau du discours, se retrouve à parler dans le vide. D’où l’intérêt d’outils qui aident à comprendre comment un message se propage, à quel coût, par quels intermédiaires, et avec quels effets de seuil.
Cette dimension est développée dans une analyse sur les équations, les graphes et l’influence, qui souligne l’ambition : rendre lisible un monde où la bataille se joue souvent dans l’infrastructure de la circulation, plus que dans la qualité intrinsèque des arguments.
Irène Grenet : regarder l’espace public en face, sans nostalgie
Le livre est aussi un objet collectif : il intègre des contributions, dont celle d’Irène Grenet, haute fonctionnaire passée par l’ENS et l’ENA et ayant travaillé à l’Élysée. Son apport, tel qu’il est présenté dans ses prises de parole publiques, aide à formuler le dilemme démocratique : l’espace public n’est plus vertical et stabilisé par quelques institutions médiatiques ; il est devenu horizontal, éclaté, émotionnel, et souvent conflictuel.
L’enjeu n’est pas de regretter la télévision comme âge d’or. Il est de comprendre que la démocratie repose sur une capacité minimale à partager des faits, à organiser un débat, et à rendre des décisions compréhensibles. Sans cet effort, les systèmes politiques s’exposent à une forme d’usure : fatigue civique, fragmentation des publics, et montée d’acteurs capables d’exploiter les failles du récit commun.
Ce que les démocraties doivent changer : passer de la défense à l’initiative
Le cœur politique de Bifurcation tient dans une injonction stratégique : ne plus se contenter de « lutter contre la désinformation » comme on éteint des incendies. Il faut reprendre l’initiative dans la guerre de l’influence algorithmique. Cela ne signifie pas manipuler, mais se doter d’une capacité à occuper le terrain, à produire de la compréhension, à anticiper les campagnes, à rendre une action publique robuste face aux distorsions.
Concrètement, plusieurs axes découlent de la logique du livre. Ils résonnent avec la réalité des organisations politiques et administratives, souvent mal armées face aux cycles numériques :
- Construire un récit de long terme : une politique publique sans narration cohérente devient une suite de gestes incompris.
- Organiser une capacité d’observation : mesurer les dynamiques de diffusion, les communautés, les décrochages d’attention.
- Outiller la vitesse : chaînes de décision plus courtes, cellules de réponse, mais avec des garde-fous pour éviter la panique.
- Assumer la pédagogie : dans un monde de surabondance, expliquer est aussi stratégique que décider.
- Travailler la crédibilité : la confiance est un capital, et chaque contradiction non maîtrisée coûte cher.
Cette approche fait écho à une réalité bien identifiée : l’influence n’est pas une « communication » au sens ancien, mais un rapport de forces sur les perceptions. Ce qui change, c’est la nature du terrain : il est devenu calculé, concurrentiel et mouvant.
Le fil Pilhan : même doctrine, autre monde
La filiation Pilhan-Lagny/Gabai fonctionne comme un fil rouge éclairant. Pilhan avait adapté le pouvoir à l’ère de la télévision : rareté, cadrage, mise en scène de la parole, construction de la hauteur. Lagny et Gabai tentent une adaptation à l’ère des algorithmes : non plus rareté de la parole, mais maîtrise de l’écosystème où la parole circule, se transforme et s’affronte.
Dans les deux cas, la thèse reste la même : le pouvoir ne se réduit pas au contenu de ce qui est dit. Il se joue dans la capacité à rendre une action intelligible, crédible, et durable dans la tête des gens. Simplement, l’outil a changé. Là où Pilhan négociait avec des rédactions et des plateaux, le pouvoir doit désormais compter avec des feeds, des recommandations, des boucles de viralité, et des communautés.
La faute politique du XXIe siècle : laisser le récit aux autres
Au fond, Bifurcation propose une définition renouvelée de la responsabilité politique : ne pas abandonner l’espace cognitif. Une démocratie qui renonce à l’initiative narrative laisse prospérer des entrepreneurs de colère, des stratégies d’influence externes, et des mécanismes de polarisation qui dissolvent l’action collective.
Le message est exigeant : il ne suffit plus d’annoncer, ni même de convaincre. Il faut organiser l’interprétation sans tomber dans la propagande ; agir vite sans devenir erratique ; et accepter que le champ politique est désormais un champ de bataille informationnel. Dans ce monde, la lucidité pilhanienne retrouve une actualité paradoxale : gouverner, c’est encore et toujours gouverner des perceptions — mais désormais, ces perceptions vivent sous algorithmes.





