Pourquoi cette question revient maintenant
Quand les marchés cherchent une monnaie refuge, est-ce que l’euro peut devenir plus qu’une devise de voyage et de commerce en Europe ? La réponse est plus nuancée qu’un simple oui ou non : l’euro progresse sur certains terrains, mais il reste loin derrière le dollar sur les marchés mondiaux.
Cette question touche autant les entreprises que les États. Une monnaie plus utilisée à l’international, c’est moins de dépendance aux décisions de Washington, plus de capacité à financer l’économie, et potentiellement des coûts plus faibles pour emprunter ou commercer.
Un duel qui se joue à l’échelle mondiale
Le dollar reste la monnaie de référence du système financier international. Il domine les réserves de change des banques centrales, les échanges de devises et une grande partie de la facturation du commerce mondial. L’euro, lui, occupe une place solide, mais secondaire. La Banque centrale européenne le décrit encore comme une monnaie internationale « stable », sans basculement majeur en sa faveur en 2024.
Les derniers chiffres disponibles confirment cet écart. Selon le Fonds monétaire international, le dollar représentait encore 58 % des réserves de change mondiales en 2024, contre 19,8 % pour l’euro. Sur les marchés des changes, le dollar était impliqué dans 89,2 % des transactions en avril 2025, tandis que la part de l’euro ressortait à 28,9 %.
Autrement dit, l’euro compte. Mais il ne commande pas encore le jeu. Et il ne le peut pas seulement parce que l’Union européenne pèse lourd économiquement. La taille du marché ne suffit pas. Il faut aussi de la profondeur financière, des actifs sûrs abondants, des paiements fluides et une confiance politique durable. La BCE insiste d’ailleurs sur le rôle du renforcement des marchés de capitaux européens et des paiements transfrontaliers pour soutenir la monnaie unique.
Ce que l’euro gagnerait vraiment
Le débat ne porte pas seulement sur le prestige monétaire. Il touche à l’argent public, au coût de financement des États et à l’autonomie stratégique de l’Europe. Une monnaie de réserve rapporte des revenus de seigneuriage, c’est-à-dire le gain tiré de l’émission monétaire. Elle donne aussi un avantage plus large : le « privilège exorbitant », cette capacité à s’endetter à moindre coût quand le reste du monde détient votre dette et utilise votre monnaie.
En pratique, cela veut dire que les États-Unis financent plus facilement leurs déficits que d’autres pays. Le dollar reste au centre du système, parce qu’il sert à la fois d’outil de paiement, de réserve et de refuge en période de crise. L’euro, lui, est très fort en Europe, mais encore moins utilisé hors de la zone euro que ne l’est le dollar à l’échelle mondiale.
Pour l’Europe, gagner du terrain aurait trois effets concrets. D’abord, réduire une dépendance financière jugée risquée dans un contexte de tensions géopolitiques. Ensuite, améliorer la capacité de l’UE à peser dans les échanges internationaux. Enfin, offrir aux entreprises européennes une alternative plus robuste aux circuits dominés par les infrastructures américaines. La BCE rappelle que, dans 13 pays de la zone euro, les paiements en magasin dépendent entièrement de schémas de cartes non européens.
Ce qui freine encore la montée de l’euro
Le principal frein est connu : l’Europe n’a pas encore un véritable marché de capitaux unifié. Tant que les investisseurs ne trouveront pas, en volume et en sécurité, des actifs comparables aux bons du Trésor américains, le dollar gardera son avance. La BCE lie donc directement l’avenir international de l’euro à l’approfondissement de l’union de l’épargne et de l’investissement, à l’intégration des paiements et au respect de l’État de droit.
Il y a aussi un point politique. Une monnaie internationale n’est pas seulement une affaire de banques centrales. Elle dépend de la capacité d’un bloc à inspirer confiance dans la durée. Or l’Union européenne avance souvent par étapes, avec des compromis lents et des règles parfois incomplètes. Cette lenteur nourrit le doute des investisseurs.
À cela s’ajoute la concurrence d’autres instruments. La BCE alerte sur la progression des stablecoins adossés au dollar, qui peuvent capter une partie des paiements transfrontaliers et renforcer, paradoxalement, la domination américaine dans le numérique. En clair, le combat monétaire se joue désormais aussi dans la technologie.
La stratégie européenne : consolider avant de conquérir
Personne, à Francfort ou à Bruxelles, ne parle sérieusement d’un remplacement rapide du dollar. L’objectif est plus réaliste : faire de l’euro une monnaie internationale plus résiliente, plus utile, et moins vulnérable aux chocs extérieurs. La BCE défend pour cela plusieurs chantiers : un euro numérique, de meilleurs paiements transfrontaliers, des marchés financiers plus intégrés et une plus grande offre d’actifs libellés en euros.
Le calendrier compte. La BCE estime qu’un pilotage du futur euro numérique pourrait débuter à partir de mi-2027 si les colégislateurs européens adoptent le règlement attendu, avec une première émission possible en 2029. Ce n’est pas une réponse immédiate à la domination du dollar. Mais c’est un levier pour la décennie qui vient.
En toile de fond, la bataille n’oppose pas deux monnaies à armes égales. Le dollar reste la devise dominante, et l’euro n’est pas encore son rival direct. Mais l’Europe dispose d’un espace pour avancer : si elle renforce son architecture financière et ses paiements, l’euro peut gagner du poids sans renverser le système d’un coup. C’est moins spectaculaire qu’un basculement. C’est aussi beaucoup plus crédible.
Ce qu’il faut surveiller
Les prochains mois diront si l’Europe transforme ses ambitions en outils concrets. Le suivi du règlement sur l’euro numérique, les progrès de l’union de l’épargne et de l’investissement, et les prochaines publications de la BCE sur l’usage international de l’euro seront les vrais indicateurs à observer. C’est là que se jouera, pas à pas, la place future de la monnaie européenne.















