Un retard de productivité, pas un manque de bras
Quand la productivité ralentit, tout le reste se tend : les salaires, les recettes publiques, l’investissement et la capacité à financer le modèle social. La Commission européenne a placé la compétitivité au centre de son agenda, en s’appuyant sur le rapport Draghi sur la compétitivité européenne, qui demande de lever les freins à la croissance et d’accélérer l’innovation.
Le diagnostic est clair. Selon la BCE, la productivité horaire dans la zone euro n’a progressé que de 0,9 % entre le quatrième trimestre 2019 et le deuxième trimestre 2024, contre 6,7 % aux États-Unis. Eurostat indique aussi qu’en 2024, la productivité horaire dans l’Union a augmenté de 0,4 %, après un recul de 0,6 % en 2023, tandis que le PIB par habitant progressait de 0,7 %. Le problème n’est donc pas un effondrement brutal. C’est un décrochage installé.
Et surtout, ce n’est pas un simple sujet d’heures travaillées. En 2024, 75,8 % des 20-64 ans étaient en emploi dans l’Union, un record, et la durée moyenne de travail est tombée à 36,0 heures par semaine, contre 37,0 heures en 2014. Autrement dit, l’Europe ne manque pas de bras. Elle manque surtout de puissance par heure travaillée.
Ce qui bloque la machine européenne
Le cœur du problème tient à la diffusion trop lente de l’innovation. L’OCDE observe que les entreprises de services à la frontière de productivité continuent de surperformer, tandis que la diffusion des meilleures pratiques ralentit. Elle pointe aussi la baisse des créations et des cessations d’entreprises en Europe. Quand les barrières à l’entrée restent fortes, le capital et le travail vont moins vite vers les entreprises les plus productives.
La BCE ajoute un autre verrou : l’investissement des entreprises a moins bien rebondi qu’aux États-Unis. Entre fin 2021 et fin 2024, il a progressé de 15,4 % outre-Atlantique, contre 6,8 % dans la zone euro. Les investissements intangibles, ceux liés à l’innovation, au logiciel ou à la recherche, expliquent une grande part de l’écart. En Europe, les coûts de l’énergie, l’incertitude et la réglementation lourde pèsent aussi plus lourd. Pour les grandes entreprises, cela complique l’expansion. Pour les PME, cela bloque souvent le passage à l’échelle.
La BCE va plus loin : elle estime qu’un marché du capital-risque plus profond aiderait les entreprises innovantes à lever des fonds et à grandir. C’est un point décisif. L’Europe crée des idées, mais elle transforme trop peu d’idées en entreprises géantes, en brevets commercialisés et en gains de productivité durables.
La France illustre bien ce paradoxe. La Commission la classe parmi les bons élèves européens pour la productivité du travail et souligne ses forces en R&D, en soutien public à la recherche et en capital-risque. Mais elle note aussi une faiblesse nette : la capacité à convertir l’innovation en ventes de nouveaux produits reste en retrait. Autrement dit, Paris finance bien une partie de la chaîne, mais la dernière marche, celle du marché, reste trop basse.
Le débat: simplifier ou protéger ?
Le camp de la compétitivité pousse une ligne assez nette : simplifier les règles, lever les obstacles du marché unique, mieux orienter l’épargne vers l’investissement et renforcer les compétences. C’est la logique portée par la Commission, dans la continuité du rapport Draghi et de la boussole pour la compétitivité. L’idée est simple : si l’Europe veut peser face aux États-Unis et à la Chine, elle doit aller plus vite, plus grand, et plus unie.
Les syndicats ne contestent pas le besoin d’investir. En revanche, ils refusent l’idée que la solution passe par moins de droits ou par plus de pression sur le temps de travail. L’ETUC demande davantage d’investissement public, des salaires plus élevés, des emplois de qualité et une industrie soutenue par l’Union, avec une simplification favorable aux salariés, pas une dérégulation sèche. Le Comité économique et social européen ajoute qu’une meilleure productivité peut aussi venir de la négociation collective, du dialogue social et de l’innovation dans l’organisation du travail. Les gagnants ne seraient pas les mêmes selon la voie choisie : le premier scénario avantagerait d’abord les firmes capables d’investir vite ; le second mise davantage sur la montée en compétence des salariés et sur la diffusion des gains.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
La vraie question n’est plus de savoir si l’Europe a un problème de productivité. Elle l’a. La question est de savoir si elle choisit enfin les bons leviers : un marché unique plus fluide, des capitaux plus profonds, des compétences mieux reconnues et des règles plus lisibles. La Commission avance déjà sur la boussole pour la compétitivité et sur l’Union des compétences, qui doit aider à répondre aux pénuries de main-d’œuvre qualifiée.
Le prochain test sera politique. Il dira si les États membres acceptent de mettre de l’argent et du pouvoir dans la formation, l’innovation et le financement de l’investissement, ou s’ils restent bloqués entre simplification partielle et prudence budgétaire. Si rien ne bouge, l’Europe continuera de travailler, mais pas assez vite pour rattraper ses concurrents. Si les réformes prennent, elle pourra au moins transformer son plein emploi relatif en vraie hausse du revenu par heure travaillée.













