Quand les règles deviennent un sujet de campagne
Pour beaucoup de patrons, la vraie question est simple : comment investir, recruter et produire sans passer des semaines dans les formulaires et les procédures ? C’est sur ce terrain que le Rassemblement national avance ses pions, en cherchant à parler le langage des entreprises à l’approche de 2027.
Ce lundi 20 avril, Jordan Bardella et Marine Le Pen ont adressé un courrier aux chefs d’entreprise. Leur message tient en une idée : repérer les normes jugées trop lourdes, puis les supprimer ou les alléger dès le début d’un futur mandat. Le même jour, le président du RN devait déjeuner avec le comité exécutif du Medef, principal représentant patronal. L’objectif est clair : installer l’image d’un parti capable de rassurer le monde économique, sans renoncer à son discours sur la souveraineté et la production.
Ce que propose le RN
Dans sa lettre, le RN dit vouloir associer les chefs d’entreprise à la préparation de ses échéances électorales de 2027. Le parti promet d’identifier les « verrous normatifs » qui freineraient l’activité et de bâtir un « grand projet d’ordonnance de simplification ». Une ordonnance, c’est un texte pris par le gouvernement dans un cadre autorisé par le Parlement, avec une mise en œuvre rapide. Ici, le parti veut faire de la simplification un marqueur politique, presque un symbole de départ.
Le courrier confie ce travail à plusieurs proches du parti, chargés de rencontrer les fédérations professionnelles et les organisations du monde économique. Le RN promet ensuite de publier un texte de simplification « dès le début du mandat ». Le vocabulaire est soigneusement choisi : il parle de relance de la production, d’entraves coûteuses et de dialogue avec les acteurs économiques. Autrement dit, il cherche à transformer un thème technique en promesse présidentielle lisible.
Ce positionnement n’est pas isolé. Le Medef réclame lui aussi, de longue date, une simplification jugée plus rapide et plus concrète. Dans un communiqué récent, l’organisation patronale a déploré le report du projet de loi de simplification de la vie économique, qu’elle présente comme utile pour l’implantation de grands projets, l’accès à la commande publique et l’évaluation des normes. Le point commun est évident : sur ce terrain, patrons et RN parlent un langage compatible.
Pourquoi ce discours peut séduire
Ce message touche un vrai sujet. L’Insee rappelait déjà que, dans l’industrie, les services et le bâtiment, une entreprise sur deux disait rencontrer des barrières à l’embauche. Parmi elles : l’absence de main-d’œuvre compétente, l’incertitude économique, le coût de l’emploi et la réglementation. L’étude montrait aussi que les PME se disent plus contraintes que les grandes entreprises. Le fond du problème est donc concret : plus l’entreprise est petite, plus chaque règle, chaque délai et chaque procédure pèsent lourd dans la gestion quotidienne.
La Banque de France va dans le même sens sur un autre point : la situation des entreprises reste contrastée. Dans son rapport 2025 sur le financement des entreprises, elle indique que 42 % des sociétés interrogées ont vu leurs marges baisser en 2024, même si le crédit bancaire a globalement continué de croître. Cela explique pourquoi le thème de la simplification trouve un écho large : quand les marges sont sous pression, toute contrainte administrative supplémentaire est vécue comme un coût immédiat.
Pour les grandes entreprises, la simplification se joue souvent à l’échelle des procédures internes et des projets d’investissement. Pour les PME, l’enjeu est plus brut : un dossier en moins, un délai raccourci, une obligation de reporting allégée peuvent changer la donne. Le même mot, « simplification », ne recouvre donc pas les mêmes attentes selon la taille, le secteur et la capacité à absorber le coût administratif.
La contrepartie : simplifier ne veut pas dire déréguler sans garde-fous
Face à ce discours, les syndicats regardent le sujet autrement. La CFDT a dénoncé en mars 2025 un projet de simplification qu’elle estime porteur de reculs dans la concertation et les droits sociaux. Elle a notamment contesté la suppression de certaines instances de dialogue et de réflexion. Son angle est simple : enlever des règles peut aussi enlever des protections, des lieux de contrôle et des contre-pouvoirs.
Ce point de vue rappelle une tension très française : beaucoup d’acteurs veulent moins de paperasse, mais personne ne veut d’un marché sans règles. Les entreprises demandent de la prévisibilité, pas forcément une dérégulation totale. Les salariés, eux, craignent souvent que la simplification serve de prétexte à réduire les obligations sociales, environnementales ou de consultation. Le débat ne porte donc pas seulement sur la vitesse administrative. Il porte sur ce que l’on retire, et à qui cela profite.
Dans ce contexte, le RN cherche un équilibre politique délicat. D’un côté, il veut apparaître pro-entreprises, capable de parler aux dirigeants et aux fédérations professionnelles. De l’autre, il maintient un discours de protection nationale, de relance industrielle et de soutien aux salariés exposés à la concurrence. Cette double ligne peut séduire des chefs d’entreprise qui attendent surtout de la stabilité. Mais elle devra aussi résister à une question très simple : quelles normes seront supprimées, et quelles garanties resteront en place ?
Ce qu’il faut surveiller
La suite se jouera sur deux scènes. D’abord dans le débat public, où le RN cherchera à montrer qu’il sait écouter les entreprises sans effrayer le monde économique. Ensuite dans les textes : si une alternance se dessinait, le contenu réel d’une ordonnance de simplification dirait bien plus que la lettre elle-même. C’est là que se verra le vrai arbitrage entre compétitivité, normes sociales et contrôle démocratique.
À court terme, il faudra aussi observer si ce type de séquence modifie les rapports entre le RN et les organisations patronales. Un déjeuner, une lettre, une promesse de simplification : ce sont des signaux politiques. Mais la confiance des entreprises, elle, se mesure surtout à l’aune des textes, du calendrier et de la stabilité des règles.













