Loi de programmation militaire : les startups doivent-elles enfin accéder à l’innovation de défense ?

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France Deeptech lance un travail dédié à la défense et à l’innovation au moment où la loi de programmation militaire (LPM) prévoit 5 Md€ pour drones et robots et 10 Md€ pour l’innovation. La question devient : qui capte la manne et qui transforme les prototypes en contrats ?

Quand la tech civile entre dans la logique de défense

Peut-on encore imaginer une innovation française utile à l’armée sans passer par les grands industriels historiques ? C’est tout l’enjeu qui remonte aujourd’hui dans l’écosystème deeptech, au moment où les besoins en drones, en robots, en intelligence artificielle et en capacités de production montent d’un cran. La question n’est plus seulement technologique. Elle est aussi industrielle, budgétaire et politique.

Le sujet n’apparaît pas par hasard. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros pour les armées sur la période, dont 10 milliards pour l’innovation, dans l’idée d’anticiper les « sauts technologiques ». Le ministère des Armées met aussi en avant 5 milliards d’euros dédiés aux drones et aux robots. Autrement dit, l’argent existe. Mais il ne profite pas automatiquement à tout le monde.

Un nouveau groupe de travail pour la défense et l’innovation

Le 17 avril, France Deeptech a créé son cinquième groupe de travail, cette fois consacré à la défense et à l’innovation. Le calendrier est très parlant. Quelques jours plus tôt, le chef d’état-major des Armées, le général Fabien Mandon, avait expliqué devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale que l’hypothèse d’une guerre ouverte avec la Russie restait sa première préoccupation de préparation. À l’Assemblée, les élus débattent donc de la menace. Dans les startups, on commence à organiser la réponse.

France Deeptech se présente comme une structure qui accompagne les entrepreneurs deeptech et propose des mesures aux pouvoirs publics pour faciliter leur financement. Son nouveau groupe de travail vise donc moins à faire du bruit qu’à peser sur les règles du jeu. Le signal est clair : dans la défense, l’innovation ne se limite plus aux laboratoires ni aux grands programmes d’armement. Elle devient un sujet de filière, avec ses financements, ses accès au marché et ses blocages.

Le vrai verrou : passer du prototype à la commande

Le cœur du problème tient à une difficulté très concrète : beaucoup de jeunes entreprises peuvent concevoir une technologie, mais peu parviennent à la vendre à l’État. Dans la défense, la commande publique reste lente, exigeante et très normée. C’est souvent un avantage pour la sécurité. C’est aussi un frein pour les petites structures, qui n’ont ni la trésorerie ni les équipes pour attendre longtemps avant d’être payées ou intégrées à un programme.

Le ministère lui-même reconnaît que l’objectif n’est plus seulement d’innover, mais d’aller « plus vite et plus loin ». Dans la pratique, cette accélération passe déjà par des outils publics ciblés : le Fonds Innovation Défense, créé en 2021, soutient des entreprises dont les technologies intéressent le secteur. Bpifrance indique aussi avoir renforcé son dispositif avec des accélérateurs, des fonds et des émissions obligataires fléchées vers la défense. Cela aide les startups les plus matures. En revanche, les projets plus fragiles restent exposés au mur classique du passage à l’échelle.

C’est là que la distribution des gains devient sensible. Les grands groupes, souvent appelés les « primes », captent l’essentiel des contrats lourds. Ils disposent des capacités industrielles, des certifications et des relations avec l’administration. Les startups, elles, apportent souvent la vitesse, le logiciel, l’IA ou des briques spécialisées. Elles peuvent gagner du terrain sur des niches stratégiques, mais seulement si l’État accepte de leur ouvrir davantage ses marchés et si les industriels historiques jouent le jeu de l’intégration.

Une concurrence interne, mais aussi européenne

Cette bataille ne se joue pas qu’en France. La pression monte aussi à l’échelle européenne, avec des stratégies destinées à soutenir les technologies duales, c’est-à-dire utiles à la fois au civil et au militaire. L’EU Institute for Security Studies souligne que les États membres peuvent accélérer l’innovation par des initiatives nationales, tandis que Bruxelles pousse des outils communs pour faire émerger des startups capables de servir la base industrielle de défense. Le message est simple : celui qui investit vite prend de l’avance, et celui qui tarde dépend des autres.

Pour la France, l’enjeu est double. D’un côté, elle dispose déjà d’outils publics solides, d’une agence d’innovation de défense et d’un écosystème deeptech dense. De l’autre, plusieurs acteurs du capital-risque et de l’innovation estiment que le marché français reste difficile pour les jeunes pousses de défense, notamment à cause de la longueur des cycles d’achat et du poids de la conformité. Le point de friction n’est donc pas seulement budgétaire. Il est aussi culturel : faut-il continuer à réserver la défense aux grands noms connus, ou accepter que des startups y entrent plus tôt ?

La réponse intéresse plusieurs camps, mais pas pour les mêmes raisons. L’État cherche de la souveraineté et une base industrielle plus réactive. Les grands industriels veulent conserver la maîtrise des systèmes et des chaînes de sous-traitance. Les startups espèrent, elles, sortir du statut de simple fournisseur de démonstrateurs. Et les investisseurs regardent surtout une chose : peut-on transformer une technologie de défense en marché durable, sans que les délais publics ne cassent la croissance ?

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines

La suite se jouera dans les arbitrages très concrets. D’abord, dans l’exécution budgétaire de la LPM et dans les choix faits sur l’innovation de défense. Ensuite, dans la capacité des dispositifs publics à financer non seulement les projets déjà mûrs, mais aussi les jeunes entreprises capables de répondre aux besoins opérationnels. Enfin, dans le rapport de force entre grands groupes et nouveaux entrants. Si ce groupe de travail parvient à formuler des propositions crédibles, il pourrait peser au-delà de l’écosystème deeptech. Sinon, il restera un signal de plus dans un secteur déjà saturé de bonnes intentions.

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