Darmanin à Alger : la coopération France Algérie doit désormais débloquer expulsions, justice et dossiers sensibles
La visite de Gérald Darmanin à Alger relance un dialogue gelé depuis 2024. Au cœur des échanges : expulsions, coopération judiciaire, dossier Christophe Gleizes et lutte contre les réseaux criminels.

Pourquoi ce déplacement compte
Quand Paris et Alger se parlent moins, ce sont des dossiers très concrets qui s’enlisent : expulsions, entraide judiciaire, enquêtes sur le narcotrafic, mais aussi libertés publiques et sort de détenus très exposés. La visite de Gérald Darmanin à Alger, le 18 mai 2026, s’inscrit justement dans ce moment de reprise prudente du dialogue entre les deux capitales.
Le contexte est lourd. Les relations franco-algériennes se sont nettement dégradées après la décision française de juillet 2024 de soutenir la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Depuis, les tensions se sont accumulées autour des visas, des reconduites à la frontière, des affaires judiciaires et des arrestations de figures sensibles comme l’écrivain Boualem Sansal ou le journaliste Christophe Gleizes.
Dans cette séquence, l’exécutif français a multiplié les gestes d’apaisement. Début mai, Paris a annoncé le retour de son ambassadeur à Alger et l’envoi d’Alice Rufo en Algérie pour les commémorations du 8 mai 1945 à Sétif. L’Élysée a présenté ce déplacement comme une volonté de « restaurer un dialogue efficace » et de relancer la coopération consulaire.
Ce que Darmanin est venu chercher
Officiellement, Gérald Darmanin est venu parler justice et sécurité. À Alger, il a dit vouloir améliorer la coopération judiciaire entre les deux pays, y compris sur des affaires sensibles comme les « biens mal acquis ». Le ministère algérien de la Communication a lui aussi parlé d’un échange portant sur le dossier de Christophe Gleizes et sur les moyens de relancer un travail commun interrompu pendant des mois.
Le calendrier n’est pas anodin. En février 2026, la visite de Laurent Nuñez, alors ministre de l’Intérieur, avait déjà permis une reprise progressive des expulsions d’Algériens en situation irrégulière. L’Élysée a ensuite expliqué que la reprise de la coopération consulaire faisait partie des étapes à consolider. Autrement dit, Paris cherche du concret : des laissez-passer consulaires, des retours effectifs, et des canaux judiciaires qui fonctionnent à nouveau.
Du côté algérien, l’intérêt est aussi clair. La normalisation avec la France facilite le traitement de sujets diplomatiques et judiciaires qui pèsent sur la relation bilatérale. Elle peut aussi desserrer la pression politique autour des dossiers mémoriels et des affaires d’arrestations, très scrutées à Alger comme à Paris. Dans ce type de séquence, chaque geste sert plusieurs objectifs à la fois : afficher de la fermeté à l’intérieur, tout en rouvrant des marges de manœuvre avec un partenaire indispensable.
Le dossier Christophe Gleizes est devenu l’un des marqueurs de cette reprise. Le journaliste français a été condamné en juin 2025 à sept ans de prison, dans un contexte de crise diplomatique aiguë. Amnesty International demande sa libération, comme celle d’autres journalistes et détenus d’opinion, tandis que l’Élysée dit suivre ce dossier avec « attention prioritaire ».
Ce que cela change, et pour qui
Pour l’État français, la coopération avec l’Algérie sert d’abord un objectif de sécurité intérieure. Les reconduites à la frontière, les échanges sur les réseaux criminels et l’exécution des décisions d’éloignement dépendent souvent de la bonne volonté des autorités algériennes. C’est particulièrement sensible pour les étrangers sous OQTF, c’est-à-dire obligés de quitter le territoire français. Sans coopération consulaire, une OQTF reste souvent lettre morte.
Pour Alger, le bénéfice est différent. Une relation apaisée avec Paris peut alléger une partie de la pression politique et rouvrir des canaux sur les visas, les étudiants, les échanges économiques et les procédures judiciaires. Mais cela ne veut pas dire que les rapports de force disparaissent. La France veut des résultats rapides sur les retours, tandis que l’Algérie attend des gestes politiques et un traitement plus respectueux de sa souveraineté.
La coopération judiciaire a aussi une portée très concrète pour la lutte contre le narcotrafic. La France vise des réseaux installés des deux côtés de la Méditerranée, avec des ramifications logistiques, financières et familiales. Dans cet esprit, des opérations récentes contre la DZ Mafia montrent que l’État français veut frapper les têtes et les relais, pas seulement les exécutants. Sur ce point, Gérald Darmanin a une ligne assumée : il faut casser la structure de commandement, y compris à l’étranger si nécessaire.
Mais la lecture n’est pas la même partout. Hamid Arab, directeur du site Le Matin d’Algérie, estime que la DZ Mafia est surtout un « problème franco-français » et que les services algériens ont toujours collaboré quand un dossier de sécurité le justifiait. Cette lecture a un intérêt : elle rappelle que la criminalité organisée est d’abord produite par des failles locales françaises, dans les quartiers, les ports, les trafics de stupéfiants et les circuits de blanchiment. Elle évite aussi de transformer Alger en bouc émissaire commode.
Les lignes de fracture qui restent
La détente actuelle ne gomme pas les critiques. Des organisations comme Amnesty International dénoncent toujours un durcissement de la répression en Algérie, avec des arrestations de journalistes, des détentions arbitraires et des restrictions à la liberté d’expression. Human Rights Watch fait le même constat dans son rapport 2026, en pointant des poursuites contre des opposants, des militants et des professionnels des médias. Cette voix contradictoire est importante : elle rappelle qu’un réchauffement diplomatique peut servir les intérêts des gouvernements sans régler la question des droits.
À l’inverse, plusieurs responsables français mettent l’accent sur le pragmatisme. La présidence française parle de restaurer un dialogue « efficace » et de relancer la coopération consulaire, pendant que la presse internationale relève que Paris veut refermer la crise ouverte en 2024 et retrouver des leviers sur les retours et la sécurité. Cela profite d’abord à l’exécutif français, qui peut montrer qu’il obtient des résultats concrets sans rouvrir le bras de fer politique.
Mais cette normalisation partielle a ses limites. Le dossier du Sahara occidental reste un verrou stratégique. La France n’a aucun intérêt à revenir en arrière, tandis que l’Algérie ne peut pas accepter facilement une ligne qui la place face à son rival marocain. De ce fait, le réchauffement actuel repose moins sur un accord politique de fond que sur une méthode : traiter séparément les sujets techniques pour éviter que tout bloque à nouveau.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur des preuves de méthode, pas sur les déclarations. Il faudra regarder si les expulsions reprennent de façon stable, si la coopération judiciaire produit des avancées sur les biens mal acquis, et si des gestes suivent pour Christophe Gleizes ou d’autres détenus très exposés. La venue annoncée du ministre algérien de l’Intérieur en France, dans les jours qui suivent, dira vite si ce dégel reste symbolique ou devient durable.



