En Syrie, Macron mise sur la transition politique syrienne malgré les attentats pour éviter un nouvel effondrement
À Damas, Emmanuel Macron a maintenu sa visite après deux explosions près de son hôtel. La France soutient le nouveau pouvoir syrien et mise sur la reconstruction.

Une visite diplomatique au milieu des explosions
Pour un pays qui sort d’une guerre de quatorze ans, la question est simple : comment relancer l’État sans laisser la peur reprendre la main ? À Damas, Emmanuel Macron a voulu envoyer un signal politique net en soutenant le nouveau pouvoir syrien, quelques heures après deux explosions survenues près de l’hôtel où il avait passé la nuit. Les autorités syriennes ont fait état de 18 blessés, dont quatre policiers.
Le président français a maintenu sa visite et a ensuite été reçu par Ahmed al-Charaa au palais présidentiel. Selon l’Élysée, il n’a pas entendu les détonations. Le message politique, lui, était parfaitement audible : ces attaques ne doivent pas faire dérailler la transition syrienne.
La Syrie, un État en reconstruction sous forte contrainte
Le décor compte autant que l’événement. Depuis la chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, la Syrie tente de sortir d’un effondrement politique, sécuritaire et économique. Le pouvoir de transition est passé à Ahmed al-Charaa, chef de Hayat Tahrir al-Cham, désigné président par intérim le 29 janvier 2025. Un dialogue national a ensuite débouché, le 13 mars 2025, sur une déclaration constitutionnelle qui fixe une période de transition de cinq ans.
Dans le même temps, la communauté internationale a commencé à ajuster sa ligne. La France, qui avait rompu ses relations diplomatiques avec Damas en 2012, a repris des contacts politiques après la chute du régime. L’Union européenne a, elle aussi, levé en mai 2025 la majeure partie de ses sanctions sectorielles, tout en conservant des mesures ciblées et des restrictions sur les armes et les biens pouvant servir à la répression.
Ce cadre explique l’intérêt de Paris. Côté syrien, la reconstruction exige des capitaux, des ingénieries, des contrats et une forme de reconnaissance internationale. Côté français, l’enjeu est aussi stratégique : peser sur la transition, limiter le retour des groupes jihadistes et garder un rôle dans un dossier où d’autres puissances, régionales comme internationales, avancent leurs pions.
Ce que Macron a voulu installer
Sur place, Emmanuel Macron a défendu une ligne de soutien conditionnel. À ses yeux, la priorité est d’éviter que les violences récentes ne déstabilisent davantage le pays. Il a assuré la Syrie de la confiance de la France dans le peuple syrien et dans le travail du nouveau pouvoir pour apporter « la paix, la sécurité, la prospérité ». L’Élysée avait déjà fixé cette ligne dès mai 2025 : une Syrie « libre, stable, pluraliste, souveraine » et respectueuse de toutes les composantes de la société.
Le président français a aussi relié la diplomatie à l’économie. Un forum consacré à la reconstruction a réuni des dirigeants d’entreprises françaises et des responsables syriens. Le message est clair : si la stabilité revient, les marchés de la reconstruction, des infrastructures, de l’énergie et des services publics peuvent s’ouvrir. Pour la Syrie, c’est une source de financement et de savoir-faire. Pour les grandes entreprises, c’est l’espoir d’obtenir des positions précoces sur un chantier colossal.
La perspective d’un rétablissement rapide des relations diplomatiques a aussi été mise sur la table. Ahmed al-Charaa a dit vouloir que la France devienne le premier partenaire de la Syrie dans ce parcours, et les deux capitales ont évoqué un retour au niveau des ambassadeurs « le plus tôt possible ». De fait, la France n’a aujourd’hui qu’une représentation limitée : son ambassade à Damas reste fermée, même si Paris suit de près le dossier syrien depuis plusieurs mois.
Qui gagne, qui risque de perdre ?
Cette séquence profite d’abord au nouveau pouvoir syrien. Chaque visite de haut niveau renforce son image de gouvernement capable de normaliser le pays et d’attirer des partenaires. Elle lui permet aussi de plaider pour un allègement durable des sanctions et pour un retour plus rapide des flux financiers étrangers.
Elle profite aussi aux entreprises françaises les mieux placées pour intervenir sur des chantiers lourds. Mais cet avantage reste théorique tant que l’environnement sécuritaire demeure fragile, que les règles du jeu institutionnel ne sont pas stabilisées et que les garanties sur la transparence, les droits et la protection des minorités restent incomplètes. L’Union européenne a d’ailleurs rappelé que les allègements de sanctions s’accompagnent de conditions politiques et de garanties de transparence.
En face, les perdants potentiels sont connus : les civils syriens, d’abord, qui restent exposés à une insécurité persistante, aux pénuries et à une économie exsangue. Les Nations unies estiment encore que plus de 16,5 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire et que 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Dans ce contexte, une photo de sommet ne suffit pas à faire redémarrer un pays.
La critique, elle, vient surtout des voix qui redoutent une normalisation trop rapide avec un pouvoir issu d’une ancienne formation jihadiste. En France, plusieurs responsables politiques ont contesté la venue à Paris d’Ahmed al-Charaa au printemps 2025. Leur argument est simple : dialoguer peut être utile, mais sans garanties solides sur la sécurité, les libertés et la justice pour les victimes du régime déchu, le risque est de récompenser trop vite un pouvoir encore précaire.
C’est là que se joue l’équilibre. Pour Emmanuel Macron, l’intérêt français est de ne pas laisser le terrain à d’autres puissances et d’accompagner une transition avant qu’elle ne se fragilise. Pour ses critiques, Paris prend le risque d’aller plus vite que les réalités du pays. Les deux lectures s’appuient sur un fait incontestable : la Syrie a besoin d’aide, mais elle n’a pas encore retrouvé un ordre politique solide.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur trois fronts. D’abord, la sécurité à Damas, car les attentats récents rappellent que le pouvoir de transition ne contrôle pas encore entièrement la situation. Ensuite, les annonces concrètes sur la coopération économique, notamment les projets d’investissement et le niveau d’engagement des entreprises françaises. Enfin, les gestes diplomatiques : un rétablissement des relations au niveau des ambassadeurs, s’il se confirme, marquera un nouveau palier dans la normalisation entre Paris et Damas.



