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INTERNATIONAL

En Syrie, Macron veut peser sur la reconstruction sans laisser la sécurité ni le terrain économique à ses rivaux

À Damas, Emmanuel Macron cherche à soutenir la transition syrienne tout en défendant les intérêts français. Reconstruction, sécurité et influence régionale s’entremêlent dans un contexte encore très instable.

Réunion européenne sobre avec silhouettes de dos, dossiers ouverts et petits drapeaux de table dans une salle lumineuse.

Une visite qui dit quelque chose de très concret

Pour un pays sorti d’une guerre longue, la vraie question n’est pas seulement diplomatique. C’est aussi celle-ci : qui va financer la remise en route des routes, de l’électricité, des ports et des logements ? À Damas, Emmanuel Macron est venu avec cette équation en tête. La France veut peser sur la transition syrienne, mais aussi garder sa place dans la bataille à venir autour de la reconstruction et de la sécurité.

Cette visite intervient dans un moment particulier. Depuis la chute de Bachar al-Assad fin 2024, les capitales européennes ont rouvert le dialogue avec les nouvelles autorités syriennes, tout en posant des conditions politiques claires : transition inclusive, respect des minorités, reddition de comptes et stabilité régionale. Le Conseil de l’Union européenne a formalisé cette ligne en juin 2025, en soutenant une transition « pacifique et inclusive » menée par les Syriens eux-mêmes.

Ce que Macron est allé chercher à Damas

Le déplacement du président français, le premier d’un chef d’État français en Syrie depuis 2009, ne se limite pas à un geste symbolique. Il marque une reprise politique assumée avec Damas, après quinze ans de rupture diplomatique. Emmanuel Macron a rencontré Ahmed al-Charaa, président par intérim, pour afficher un soutien à la transition, mais pas un blanc-seing. Paris dit vouloir accompagner la mise en place d’une justice transitionnelle, c’est-à-dire un processus qui documente et juge les crimes commis pendant la guerre.

La France met aussi une condition de fond : la nouvelle Syrie ne sera un partenaire durable que si sa pluralité est respectée. Derrière cette formule, il y a une ligne politique très nette. Paris refuse l’idée qu’un pouvoir de remplacement reproduise les logiques d’exclusion de l’ancien régime. C’est un message à Ahmed al-Charaa, mais aussi aux Kurdes, aux Alaouites, aux Druzes et à d’autres composantes d’un pays multiethnique et multiconfessionnel.

Sur le terrain sécuritaire, l’enjeu est tout aussi direct. La Syrie reste traversée par des risques d’attentats, de combats locaux et de résurgences jihadistes. L’attentat contre un café du centre de Damas, début juillet, l’a rappelé brutalement. Pour la France et ses partenaires européens, une Syrie instable reste un problème de sécurité au-delà de ses frontières.

L’argent, le nerf de la reconstruction

L’autre raison de ce voyage tient à l’économie. Emmanuel Macron est accompagné de dirigeants de grands groupes français, dans les secteurs de l’énergie, du transport, des infrastructures ou des services publics. Le message est clair : si la Syrie se reconstruit, la France veut être dans la salle au moment où se négocient les premiers contrats. Ce sont les grands groupes qui ont les moyens de prendre le risque, de mobiliser du capital et d’absorber l’incertitude politique. Les petites entreprises, elles, restent beaucoup plus exposées et auront plus de mal à suivre.

Le chantier est gigantesque. La Banque mondiale a évalué en octobre 2025 le coût de reconstruction des seuls actifs physiques à 216 milliards de dollars, soit environ dix fois le PIB syrien projeté pour 2024. L’estimation inclut les logements, les bâtiments non résidentiels et les infrastructures. Cela donne la mesure du décalage entre l’ampleur des dégâts et les capacités financières internes du pays.

Dans ce contexte, la Syrie ne cherche pas seulement des dons. Elle cherche des investisseurs, des partenaires techniques et des débouchés commerciaux. Ahmed al-Charaa a évoqué des projets dans le tourisme, l’agriculture et l’industrie, ainsi qu’une commande possible de huit avions Airbus. Le forum économique prévu à Damas doit précisément mettre en relation cette demande syrienne et les intérêts industriels français. Mais sur ce terrain, la France n’est pas seule. Les pays du Golfe, la Turquie et d’autres acteurs régionaux ont déjà avancé leurs pions.

Pour Paris, l’enjeu est donc double. Il faut aider à reconstruire, mais aussi éviter de laisser le champ libre à des puissances concurrentes qui consolideraient leur influence par les contrats, les ports, l’énergie ou les réseaux logistiques. La Syrie peut redevenir une plaque tournante entre l’Irak, la Méditerranée et le Levant. C’est précisément ce qui attire les entreprises. C’est aussi ce qui explique la concurrence.

Une bataille politique autant que diplomatique

Cette séquence ne concerne pas seulement la Syrie. Elle touche aussi l’équilibre régional. Paris veut défendre une ligne différente de celle portée par Washington lorsque Donald Trump évoquait l’idée d’une Syrie plus impliquée au Liban pour contenir le Hezbollah pro-iranien. La France, elle, insiste sur le respect de la souveraineté libanaise. En arrière-plan, il y a un vieux réflexe diplomatique français : garder un rôle au Levant, sans se retrouver entraîné dans les jeux de puissance des voisins.

Les nouvelles autorités syriennes, de leur côté, ont besoin d’une reconnaissance internationale, de devises et d’un allégement progressif de leur isolement. Elles ont aussi besoin de sécurité intérieure. L’accord signé avec les forces kurdes syriennes en janvier 2026, salué par Paris, va dans ce sens. Mais les tensions communautaires restent fortes, et les violences de 2025 ont montré que la transition pouvait dérailler à tout moment. Les minorités ont donc un intérêt vital à ce que les promesses d’intégration ne restent pas théoriques.

Pour les Syriens ordinaires, l’enjeu est plus immédiat encore : remettre de l’eau dans les réseaux, faire revenir l’électricité, reconstruire des logements et relancer des emplois. Pour les autorités, l’objectif est politique : stabiliser le pays, reprendre le contrôle, attirer des capitaux. Pour les entreprises étrangères, c’est une fenêtre de marché. Pour la France, c’est un test de crédibilité. Si Paris parle de pluralisme, de justice et de reconstruction, il faudra voir si cette ligne tient quand les contrats commenceront à se signer.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La suite se joue à court terme sur trois fronts. D’abord, les accords économiques et techniques annoncés à Damas. Ensuite, la capacité des autorités syriennes à contenir les tensions sécuritaires et à tenir leurs engagements envers les minorités. Enfin, la réaction des autres puissances régionales, à commencer par la Turquie et les pays du Golfe, qui peuvent accélérer ou compliquer la recomposition en cours. La visite de Macron n’est donc pas une fin. C’est un point de départ dans une bataille beaucoup plus large pour l’avenir de la Syrie.

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