À Bourg-en-Bresse, les agriculteurs imposent déjà leurs priorités aux prétendants à l’Élysée sur l’installation et l’eau
Le congrès des Jeunes Agriculteurs devient une étape politique avant 2027. À Bourg-en-Bresse, candidats et représentants de partis doivent répondre sur l’installation, l’eau, les normes et l’avenir des fermes.

À moins d’un an de la présidentielle, pourquoi l’agriculture revient-elle déjà au centre du jeu politique ? Parce qu’elle touche à tout : le revenu des exploitants, l’accès au foncier, l’eau, l’installation des jeunes et la survie des fermes dans les campagnes.
Cette semaine, le congrès national des Jeunes Agriculteurs, à Bourg-en-Bresse, sert précisément de caisse de résonance. Le syndicat a choisi d’y faire venir plusieurs responsables politiques de premier plan. Parmi eux : Gabriel Attal pour Renaissance, Bruno Retailleau pour Les Républicains, Marine Tondelier pour Les Écologistes, Jean-Philippe Tanguy pour le Rassemblement national et Aurélie Trouvé pour La France insoumise. Édouard Philippe est annoncé seulement pour le dîner de gala. Les autres doivent être auditionnés en clôture du congrès, un format inédit pour cette organisation.
Le signal est clair. Les JA ne veulent plus seulement alerter sur les difficultés du secteur. Ils veulent peser sur la campagne avant même qu’elle ne démarre vraiment. Leur mot d’ordre tourne autour d’un enjeu central : le renouvellement des générations, c’est-à-dire la capacité à remplacer les agriculteurs qui partent à la retraite par de nouveaux installés. Le syndicat dit compter peser en 2027 pour que le futur président se saisisse de ce dossier dès le début du mandat.
Pourquoi ce congrès devient un rendez-vous politique
Ce choix tombe à un moment très particulier. L’agriculture reste traversée par une crise profonde, avec des revenus sous tension, des normes jugées lourdes par une partie de la profession et des questions de transmission qui s’accumulent. Selon les données du ministère de l’Agriculture, la moitié des exploitations françaises est dirigée par un exploitant âgé de 55 ans ou plus. Autrement dit, une part massive du secteur devra changer de mains dans les prochaines années.
Dans beaucoup de territoires, cela ne se résume pas à une affaire de carrière individuelle. Quand une ferme disparaît, c’est souvent un atelier d’élevage, un emploi salarié, une haie entretenue, un approvisionnement local ou un point d’activité économique en moins. Les grands groupes, eux, absorbent plus facilement les chocs. Les petites exploitations, surtout celles qui n’ont pas d’héritier prêt à reprendre, restent les plus exposées. C’est là que se joue une partie du débat sur le renouvellement agricole.
Le congrès intervient aussi alors que les jeunes agriculteurs réclament plus de visibilité. Le message envoyé aux candidats est simple : la campagne présidentielle ne pourra pas se contenter de promesses générales sur la souveraineté alimentaire. Il faudra parler installation, transmission, accès au crédit, pression foncière et simplification des normes, sans oublier la question climatique, qui pèse déjà sur les rendements et sur l’eau disponible.
Ce que change le projet de loi voté à l’Assemblée
Autre élément qui donne du poids à cette séquence : l’Assemblée nationale a adopté, le 2 juin, le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, par 369 voix contre 178. Le texte a reçu le soutien du centre, de la droite et du Rassemblement national. La gauche et les écologistes ont voté contre. Le Sénat doit maintenant prendre le relais à partir de la mi-juin.
Ce projet de loi vise à accélérer plusieurs chantiers jugés prioritaires par le gouvernement et par une partie du monde agricole. Il prévoit notamment des mesures sur le stockage de l’eau, la simplification de certaines normes agricoles et la protection des élevages face à la prédation. Pour ses soutiens, l’objectif est de desserrer le carcan administratif qui freine les projets et décourage les installations. Pour ses opposants, le texte répond d’abord aux attentes des filières les plus intensives.
Le débat est donc autant économique qu’écologique. Les partisans du texte estiment qu’un agriculteur qui veut transmettre ou moderniser son exploitation a besoin de règles plus lisibles et de délais plus courts. Les critiques, elles, rappellent qu’assouplir les procédures sur l’eau ou sur l’élevage peut fragiliser la biodiversité et aggraver des tensions déjà fortes autour de la ressource. Greenpeace France dénonce ainsi une logique d’industrialisation de l’élevage, tandis que WWF France alerte sur une réponse jugée trop faible face à la crise de l’eau.
Qui gagne, qui perd, et pourquoi la bataille est si dure
Pour les jeunes exploitants, le cœur du sujet reste le même : pouvoir s’installer sans s’endetter pour des décennies et reprendre une ferme viable. Le problème ne tient pas seulement à la volonté. Il tient aussi au foncier, aux prix du terrain, à la rentabilité des productions et à la capacité de trouver un cédant. En pratique, les grandes exploitations disposent souvent de plus de marge pour investir et résister aux crises. Les petites structures, elles, vivent plus près du point de rupture.
Les responsables politiques présents au congrès ont tous intérêt à capter cette colère, mais pas pour les mêmes raisons. La droite et le centre peuvent y défendre un discours sur la production, la compétitivité et la réduction des contraintes. Le RN y voit un terrain favorable pour parler protection de la production nationale et lutte contre la concurrence étrangère. La gauche et les écologistes, eux, cherchent à montrer qu’on ne sauvera pas l’agriculture en abaissant systématiquement les garde-fous environnementaux.
Le gouvernement, de son côté, cherche à répondre à une profession qui a déjà montré sa capacité de mobilisation. Les grandes colères des hivers 2024 et 2026 restent dans les esprits. Elles ont imposé le sujet agricole dans le débat public et forcé les partis à sortir de leurs formules habituelles. Le texte voté à l’Assemblée ne règle pas tout. Mais il donne déjà une idée de la ligne de fracture : produire plus vite et avec moins d’obstacles, ou protéger davantage l’eau, les sols et les équilibres écologiques.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
La suite se jouera d’abord au Sénat, avec l’examen du projet de loi d’urgence agricole prévu en juin. Le calendrier parlementaire dira si le texte avance vite ou s’enlise dans les amendements. Ensuite, la vraie question sera politique : quels candidats à la présidentielle accepteront de reprendre à leur compte les demandes des jeunes agriculteurs, et à quel prix sur le plan environnemental ?
Car c’est bien là l’enjeu de fond. Le monde agricole ne demande pas seulement des gestes symboliques. Il réclame un cap. Et, en 2027, ce cap devra répondre à deux urgences en même temps : renouveler les exploitants et rendre les fermes tenables dans un climat déjà plus instable.



