Après un drame de plus, l’Assemblée veut enfin examiner une loi complète contre les violences sexistes et sexuelles
Après la mort de Lyhanna, Yaël Braun-Pivet demande l’inscription à l’ordre du jour d’une proposition de loi globale contre les violences sexistes et sexuelles. Le texte, déposé en décembre, reste bloqué malgré 140 mesures.

Une nouvelle loi, ou enfin l’exécution d’une ancienne promesse ?
Quand une affaire criminelle secoue le pays, la même question revient aussitôt : comment éviter que le drame suivant ressemble au précédent ? Dans le dossier des violences sexistes et sexuelles, la réponse passe souvent par le Parlement, où les textes existent déjà mais peinent parfois à sortir des cartons.
C’est dans ce contexte que la présidente de l’Assemblée nationale demande au gouvernement d’inscrire à l’ordre du jour une proposition de loi dite « intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes et aux enfants. Le texte, déposé le 2 décembre 2025 sous le numéro 2169, rassemble 140 mesures issues d’un travail transpartisan. L’enjeu est simple : transformer une mobilisation politique en examen parlementaire, puis éventuellement en droit applicable.
Le geste est aussi politique qu’institutionnel. À l’Assemblée, l’ordre du jour ne se décide pas au hasard : il faut une inscription formelle pour que les députés débattent réellement d’un texte. Sans cela, une proposition de loi peut rester à l’arrêt pendant des mois, même quand elle a déjà été rédigée, déposée et soutenue par plusieurs groupes.
Ce que contient cette proposition de loi « intégrale »
Le texte vise large. Il ne se limite pas au pénal. Il touche aussi la prévention, le signalement, l’accueil des victimes, la prise en charge médicale, l’enquête et la répression. L’idée des promoteurs est claire : traiter les violences sexistes et sexuelles comme une chaîne continue, et pas comme une suite de cases séparées. C’est aussi ce que rappelle le dossier législatif, qui présente la proposition comme une réponse globale aux violences commises contre les femmes et les enfants.
Le contexte législatif est déjà chargé. En novembre 2025, la France a modifié la définition pénale du viol et des agressions sexuelles pour mieux placer la question du consentement au centre du droit. En décembre 2025, une autre mesure a prévu, à titre expérimental, la prise en charge par l’assurance maladie de certains actes de prélèvement pour les victimes de violences sexuelles et sexistes. Autrement dit, le Parlement a déjà bougé. La nouvelle proposition veut aller plus loin, en empilant des réponses plus concrètes sur le terrain.
Cette séquence donne un indice important : le débat ne porte pas seulement sur le principe de lutter contre les violences. Il porte sur la méthode. Faut-il encore voter de nouveaux outils, ou mieux appliquer ceux qui existent déjà ? C’est là que le clivage devient réel, car les victimes n’attendent pas un symbole supplémentaire. Elles attendent des plaintes mieux reçues, des enquêtes plus solides et des soins plus rapides.
Pourquoi cette affaire dépasse le seul cas judiciaire
Les chiffres officiels montrent l’ampleur du problème. En 2024, les services de police et de gendarmerie ont enregistré 122 600 victimes de violences sexuelles, dont 58 % de mineurs. Les victimes sont très majoritairement des femmes. Le ministère de l’intérieur indique aussi que les violences sexuelles sont enregistrées dans la sphère familiale comme hors de celle-ci, ce qui rappelle qu’il n’existe pas un seul lieu du danger, mais plusieurs.
Le décryptage est brutal : plus le sujet est massif, plus le décalage entre la loi et la réalité compte. Les grandes victimes d’un texte comme celui-ci, si elle va au bout, seraient d’abord les personnes les plus exposées : les femmes, les enfants, les victimes de violences intrafamiliales, les personnes handicapées, mais aussi celles qui renoncent aujourd’hui à porter plainte. Dans les statistiques publiques, une part très faible des victimes franchit encore la porte des commissariats. Le Haut Conseil à l’égalité rappelait récemment que, sur l’ensemble des violences sexistes et sexuelles, seules environ 200 000 plaintes sont enregistrées alors que plus de trois millions de femmes déclarent de tels faits chaque année.
À l’inverse, les acteurs institutionnels peuvent aussi bénéficier d’un texte plus lisible. Police, justice, hôpitaux, services sociaux et collectivités ont besoin de procédures claires. Quand les règles s’empilent sans coordination, les victimes perdent du temps, et l’action publique aussi. Une loi dite « intégrale » peut donc servir à aligner les pratiques, surtout là où les moyens existent mais restent dispersés.
Des soutiens larges, mais un vrai débat sur l’efficacité
Le soutien politique au texte ne vient pas d’un seul camp. La démarche a été portée par une coalition de députés de gauche et du bloc central, ce qui lui donne une base transpartisane rare. Le 25 novembre 2025, lors d’un débat à l’Assemblée, plusieurs élus ont défendu l’idée d’une réponse globale, en insistant sur l’ampleur des violences et sur le besoin d’agir à tous les étages : prévenir, détecter, signaler, accompagner et juger.
Mais la critique existe aussi, même quand elle ne prend pas toujours la forme d’un refus frontal. Des parlementaires et des observateurs peuvent faire valoir qu’une nouvelle loi ne règle pas, à elle seule, les défaillances de mise en œuvre. La France a déjà voté plusieurs textes récents sur les violences sexuelles, le consentement et la prise en charge des victimes. Si les plaintes restent faibles et les parcours judiciaires lourds, le problème n’est pas seulement normatif. Il est aussi budgétaire, humain et organisationnel. Cette tension entre le droit et son application sera décisive.
En clair, cette proposition de loi profiterait d’abord aux victimes, si elle débouche sur des délais plus courts, des dépistages facilités et des enquêtes mieux outillées. Elle profiterait aussi aux services publics, si elle clarifie enfin les responsabilités. En revanche, elle serait un trompe-l’œil si elle restait une déclaration d’intention de plus. C’est là que se joue la crédibilité politique du sujet.
La suite : l’inscription à l’ordre du jour
Le prochain moment clé se trouve au Palais-Bourbon. La demande de Yaël Braun-Pivet vise une inscription du texte lors d’une session extraordinaire, en juillet ou en septembre. Tout dépendra désormais de la décision du gouvernement et du calendrier parlementaire. Si le texte entre enfin dans l’hémicycle, le débat ne portera plus sur son existence, mais sur son contenu, son périmètre et sa capacité réelle à changer la vie des victimes.
Et c’est là que l’enjeu devient concret : entre une proposition déposée et une loi votée, il y a des semaines de travail, des amendements, des arbitrages et parfois des renoncements. Pour les associations comme pour les familles concernées, la vraie question sera simple : cette fois, le Parlement ira-t-il jusqu’au bout ?



