Reconstruction de l’Ukraine : la conférence de Gdansk tente de surmonter la crise diplomatique entre Varsovie et Kiev
La cinquième conférence sur la reconstruction de l'Ukraine s'est tenue à Gdansk sans Zelensky, sur fond de brouille historique avec la Pologne. Malgré les tensions, les discussions sur l'énergie et la défense ont avancé, portées par 90 milliards d'euros de prêts européens.

Une conférence de reconstruction sans le président du pays à reconstruire. L’image est saisissante, et elle en dit long sur l’état des relations entre l’Ukraine et la Pologne, deux alliés que tout pousse à coopérer, sauf leur mémoire.
La cinquième édition de l’Ukraine Recovery Conference (URC) s’est tenue les 25 et 26 juin à Gdansk, coorganisée par Varsovie et Kiev. Plus d’une centaine de délégations, des institutions financières internationales et près d’un millier d’entreprises étaient au rendez-vous. Mais c’est l’absence de Volodymyr Zelensky, remplacé au pied levé par la Première ministre Ioulia Svyrydenko, qui a concentré l’attention politique.
La mémoire comme détonateur
Tout a basculé fin mai. Le président ukrainien a décidé de baptiser une unité militaire du nom de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), une organisation nationaliste fondée en 1942, célébrée en Ukraine pour sa résistance à l’occupation soviétique. En Pologne, l’UPA est associée à la tragédie de Volhynie : entre 1943 et 1945, des dizaines de milliers de Polonais ont été massacrés dans ce qui constitue aujourd’hui l’ouest de l’Ukraine.
Quelques jours plus tôt, Zelensky avait fait inhumer au cimetière militaire de Kiev les restes d’Andriy Melnyk, figure du nationalisme ukrainien ayant collaboré avec l’Allemagne nazie, rapatriés du Luxembourg. Le président polonais Karol Nawrocki, issu de la droite nationaliste et en cohabitation avec le gouvernement libéral de Donald Tusk, s’est dit « indigné ». Il a retiré à Zelensky l’Ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction polonaise.
Décision spectaculaire, dont le calendrier n’est probablement pas un hasard. Certains observateurs y voient un geste visant autant Zelensky que Tusk, placé en difficulté à quelques jours d’une conférence qu’il accueillait.
Gdansk, ville symbole
Le Premier ministre polonais a choisi de jouer l’apaisement en ouvrant la conférence. En évoquant sa ville natale, relevée de ses ruines après 1945, il a tracé le parallèle avec le défi ukrainien : Gdansk incarne, selon lui, la reconstruction la plus aboutie du XXe siècle. Son homologue ukrainienne a salué la volonté des Polonais de bâtir un avenir commun, sans revenir sur les épisodes qui avaient tendu les relations.
Le ton a fonctionné. L’espace d’un sommet, la diplomatie de tribune a repris le dessus sur les polémiques mémorielles. La commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, a toutefois confié avoir craint que les querelles politiques n’affectent la rationalité des investisseurs.
588 milliards de dollars : le chiffre vertigineux
En février 2026, un rapport conjoint de la Banque mondiale, de l’Union européenne et des Nations unies estimait le coût de la reconstruction de l’Ukraine à 588 milliards de dollars, soit plus de 500 milliards d’euros. Le secteur énergétique, systématiquement visé par les frappes russes, constitue la priorité absolue. La Première ministre Svyrydenko a annoncé la signature de plusieurs accords dans ce domaine en marge de la conférence.
L’Union européenne a approuvé en décembre un instrument de prêt (Ukraine Support Loan) de 90 milliards d’euros pour la période 2026-2027, dont une première tranche de 3,2 milliards versée en juin. Les deux tiers de ces fonds sont fléchés vers la défense, ce qui traduit une évolution significative : reconstruire l’Ukraine sans la protéger n’a plus de sens pour les Européens.
C’est d’ailleurs la nouveauté de cette édition : un volet « Sécurité et Défense », proposé par la Pologne, a été intégré pour la première fois aux discussions. L’aide totale apportée par Varsovie à Kiev atteint environ cinq milliards d’euros, soit près de 1 % du PIB polonais selon l’Institut de Kiel.
L’investissement privé, le maillon faible
Au-delà des engagements publics, convaincre les investisseurs privés reste le défi structurel. Tant que les pourparlers promus par Washington pour mettre fin au conflit n’auront pas progressé, l’incertitude continuera de freiner les décisions d’investissement. Les entreprises polonaises présentes à Gdansk se sont pourtant montrées pragmatiques. Un fournisseur de prothèses médicales, dont les produits sont déjà utilisés en Ukraine, a résumé l’état d’esprit : les querelles politiques ne changent rien aux besoins du terrain.
Le chancelier allemand Friedrich Merz était présent, aux côtés de dirigeants baltes, scandinaves, roumains et bulgares. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a réaffirmé l’engagement de long terme de l’UE. Mais l’adhésion de l’Ukraine à l’Union reste un horizon lointain, et les réformes structurelles exigées par Bruxelles (gestion des investissements publics, transparence budgétaire) n’avancent qu’à un rythme prudent.
Une alliance sous tension, mais sans alternative
Les abords du centre de conférence Amberexpo de Gdansk étaient quadrillés par la police, un parti ultranationaliste polonais ayant appelé à manifester. Le symbole résume la situation : la coopération polono-ukrainienne avance sous pression intérieure, mais ni Varsovie ni Kiev n’ont intérêt à laisser l’histoire torpiller une alliance dont dépend la sécurité du flanc oriental de l’Europe. La prochaine séquence de négociations sur l’avenir du conflit russo-ukrainien, toujours au point mort, dira si les engagements de Gdansk restent des intentions ou se transforment en chantiers.



