Comment le plan filles et maths tente de briser les stéréotypes qui éloignent encore les collégiennes des sciences
Le plan « filles et maths » multiplie les interventions en classe pour rapprocher les élèves des sciences. Avec 65 000 sensibilisations en 2025, le dispositif veut aussi peser sur l’orientation au lycée et au-delà.

Pourquoi tant d’interventions dans les classes ?
À quoi sert un discours sur les maths si, au moment des choix, les filles continuent de se détourner des filières scientifiques ? C’est la question que tente de traiter le plan « Filles et maths », lancé le 7 mai 2025 par le ministère de l’Éducation nationale. Le ministère le présente comme une réponse à une réalité simple : les filles restent moins nombreuses dans la spécialité mathématiques au lycée, puis dans les formations d’ingénieurs et du numérique.
Le sujet n’est pas anecdotique. Selon le ministère, 42 % seulement des filles suivent la spécialité mathématiques en terminale. Elles ne représentent aussi que 25 % des étudiants qui entrent dans les formations d’ingénieurs et du numérique. Dans le même temps, la France manque chaque année de plus de 20 000 ingénieurs et de 60 000 techniciens. Le gouvernement lie donc égalité scolaire et besoin économique.
Dans ce contexte, les « rôles modèles » sont devenus un outil central. Le principe est connu : faire venir en classe des femmes qui travaillent déjà dans ces secteurs, pour montrer des parcours concrets et casser l’idée que ces métiers ne seraient pas faits pour les filles. Le ministère dit qu’une jeune fille doit rencontrer un rôle modèle chaque année, de la troisième à la terminale.
Les faits : 65 000 sensibilisations, et une montée en puissance
L’association Elles bougent, très présente dans ce réseau, annonce désormais 65 000 jeunes filles sensibilisées en 2025 grâce à ses actions. Elle revendique plus de 15 000 marraines et relais, 350 partenaires, et un réseau de 2 500 collèges et lycées. Son communiqué de 2025 au Sénat faisait déjà état de plus de 45 000 jeunes filles sensibilisées, 15 000 rôles modèles mobilisées et plus de 1 000 actions menées chaque année. La progression est donc nette.
Cette montée en charge colle à la feuille de route officielle. Le plan prévoit une formation obligatoire de deux heures sur les biais de genre pour tous les personnels, avant le 15 septembre. Il annonce aussi, dès la rentrée 2025, une journée de formation pour les 370 000 professeurs des écoles, les 24 000 professeurs de mathématiques du collège et les 12 000 professeurs de mathématiques du lycée général et technologique.
Le plan ne s’arrête pas à la sensibilisation. Il prévoit des classes à horaires aménagés en mathématiques et en sciences au collège, avec au moins 50 % de filles dans les effectifs. L’expérimentation a commencé à la rentrée 2025 dans neuf académies, avant une généralisation annoncée à la rentrée 2026 avec au moins une classe par département. Le ministère veut aussi que les classes préparatoires scientifiques comptent au moins 20 % de filles dès la rentrée 2026, puis 30 % en 2030.
Ce que ces interventions changent vraiment
Sur le papier, l’effet recherché est clair : donner des exemples concrets, rassurer, déclencher un passage à l’acte. Le ministère s’appuie sur des travaux qui montrent qu’une intervention de rôle modèle peut réduire les stéréotypes sur les carrières scientifiques et renforcer l’intérêt des élèves pour ces métiers. L’idée n’est donc pas seulement d’informer, mais de corriger un biais d’auto-censure.
Les données de la DEPP donnent du poids à ce diagnostic. En février 2025, elle observe qu’en sixième les écarts de résultats en mathématiques se sont creusés en faveur des garçons sur les cinq dernières années. La note ajoute que les garçons réussissent mieux sur les épreuves de vitesse, tandis que les filles gardent un léger avantage sur le calcul posé et la géométrie. Autrement dit, il n’existe pas de fatalité scolaire uniforme. Mais les écarts apparaissent tôt et se renforcent au fil de la scolarité.
Le point le plus sensible se joue au moment de l’orientation. Une enquête DEPP publiée en 2026 montre que des élèves de seconde générale et technologique associent encore majoritairement les garçons aux sciences et aux technologies, et les filles aux arts, à la littérature et à la santé. Ce type de représentation pèse sur les choix bien avant le bac.
Concrètement, les grandes structures scolaires et les établissements déjà bien connectés aux réseaux associatifs profitent plus facilement de ces dispositifs. Les petits collèges, les zones rurales ou les territoires moins dotés en ingénieures volontaires partent avec moins de ressources et moins de contacts. Le ministère veut corriger cela par une généralisation territoriale. Mais l’équilibre dépendra de la capacité réelle à mobiliser des intervenantes partout, pas seulement dans les académies les plus dynamiques. Cette lecture découle des objectifs de déploiement fixés par le ministère et de la logique de réseau d’Elles bougent.
Les critiques : utile, mais insuffisant sans moyens stables
Le soutien à l’idée fait largement consensus. En revanche, le rythme et les moyens divisent. L’UNSA Éducation juge le plan « ambitieux », mais estime qu’il reste fragile si la formation et l’accompagnement des personnels ne suivent pas durablement. Le syndicat insiste sur un point : les stéréotypes se combattent aussi dans les pratiques de classe, dans les appréciations, dans la prise de parole et dans l’orientation, pas seulement par des témoignages ponctuels.
Cette réserve est importante. Un rôle modèle peut ouvrir une porte. Il ne remplace pas un enseignement des maths solide, une orientation mieux outillée, ni un suivi de long terme des élèves. Le Cnesco rappelle d’ailleurs que l’éducation à l’orientation doit s’appuyer sur des expériences concrètes, sur des rencontres avec des professionnels, mais aussi sur un travail de fond pour déconstruire les stéréotypes de genre. Autrement dit, l’intervention en classe n’est qu’un maillon.
Les acteurs favorables au plan y voient pourtant un levier immédiat. Elles bougent défend une approche très pratique : multiplier les rencontres, multiplier les profils, montrer que les métiers scientifiques ne sont pas réservés à un petit cercle. Son argument est simple. Plus les jeunes filles voient des femmes dans ces métiers, plus elles se projettent.
Reste une question de fond : une présence accrue de femmes ingénieures et techniciennes dans les classes suffit-elle à changer des trajectoires qui se construisent dès le primaire ? Les données officielles et les évaluations de la DEPP suggèrent que non, pas à elles seules. Mais elles montrent aussi qu’agir tôt, de façon répétée, et dans un cadre scolaire cohérent peut limiter l’auto-censure. C’est précisément la logique du plan gouvernemental.
Horizon : ce qu’il faut surveiller à la rentrée
Les prochains mois diront si le plan reste un affichage ou devient une politique suivie. Le premier test tombe à la rentrée 2025 : formation des personnels, lancement des classes aménagées en mathématiques et sciences, et montée en puissance des interventions en établissement. Le deuxième test viendra avec les chiffres d’orientation de 2026, puis avec la question la plus simple et la plus décisive : y aura-t-il, dans plus de classes, plus de filles qui osent garder les maths jusqu’au bout ?



