Par Alexandre Rousset
L’ancien Premier ministre Lionel Jospin est décédé ce lundi 23 mars à l’âge de 88 ans, a annoncé la famille à l’AFP. Figure majeure du Parti socialiste, il a dirigé le gouvernement de 1997 à 2002 et porté des réformes socles comme les 35 heures, les emplois jeunes ou le pacte civil de solidarité (PACS).
Un bilan de réformes marqué par la cohabitation
À Matignon, lors de la troisième cohabitation de la Ve République, le gouvernement Jospin a lancé plusieurs chantiers socio-économiques qui ont durablement marqué le débat public. Parmi eux figurent les 35 heures, la prime pour l’emploi, les emplois jeunes et la police de proximité, mesures mises en œuvre sous la responsabilité de ministres dont Martine Aubry pour les réformes du temps de travail.
La période 1997-2002 a aussi été marquée par une conjoncture économique globalement favorable, qui a contribué à une baisse notable du chômage. Malgré cela, le quinquennat Jospin a affronté des crises sensibles, comme la crise de la vache folle, les dossiers liés à la Corse et plusieurs fermetures d’usines.
Le choc du 21 avril 2002
L’histoire retiendra surtout le résultat traumatisant du premier tour de l’élection présidentielle du 21 avril 2002. Lionel Jospin n’a pas été qualifié pour le second tour, devancé par Jean‑Marie Le Pen. Il a obtenu 16,18 % des voix, soit à peine 200 000 suffrages de moins que le candidat du Front national.
Quelques minutes après 20 heures, le soir du 21 avril 2002, il déclarait à la télévision : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après la fin de l’élection présidentielle ». Cet échec a profondément marqué la gauche française et a retardé son retour au pouvoir jusqu’au quinquennat de François Hollande dix ans plus tard.
Les explications avancées sur cette défaite sont multiples. La dispersion des candidatures à gauche — Noël Mamère (Verts), Christiane Taubira (PRG), Jean‑Pierre Chevènement (Mouvement des citoyens) et Robert Hue (PCF) — a fragmenté l’électorat. Les observateurs pointent aussi une campagne jugée maladroite, des difficultés sur les thèmes régalien et plusieurs séquences médiatiques mal perçues par l’opinion.
Deux épisodes ont particulièrement marqué les esprits. Six semaines avant le scrutin, de retour d’un déplacement à La Réunion, il tient dans l’avion des propos critiques sur le président Jacques Chirac : « Il a perdu beaucoup de son énergie et de sa force. Il est fatigué, vieilli, victime d’une certaine usure dans l’exercice du pouvoir. Il est marqué par la passivité. » Quatre jours avant le premier tour, une autre séquence où il répond en riant à la question « pour qui voteriez‑vous si vous n’étiez pas au second tour ? » a été interprétée comme un excès de confiance.
Un parcours politique long et contrasté
Né à Meudon et élevé à Paris, Lionel Jospin a suivi un parcours classique des élites politiques françaises : lycée Janson‑de‑Sailly, Sciences Po puis l’ENA (promotion Stendhal, 1963‑1965). À sa sortie, il a exercé comme diplomate puis professeur d’économie avant d’entrer durablement en politique.
Militant de jeunesse, il avait fréquenté dans les années 1960 des cercles liés à l’Organisation communiste internationaliste (OCI), un passé qu’il a reconnu partiellement en 2001. Il a rapidement pris des responsabilités au sein du PS, devenant Premier secrétaire en 1981 sous François Mitterrand, puis ministre de l’Éducation nationale en 1988, période durant laquelle la « loi Jospin » a redéfini certaines orientations de l’enseignement.
En 1995, il se présente à la présidentielle : il recueille 23 % au premier tour, mais s’incline face à Jacques Chirac au second (52,64 %). En 1997, la dissolution décidée par Chirac entraîne un retournement inattendu : la gauche remporte les législatives et Lionel Jospin accède à Matignon.
Après sa défaite de 2002, il se retire sur l’île de Ré et se tient à l’écart de la scène partisane. Il a néanmoins accepté en 2012 de présider une commission sur la moralisation de la vie publique, puis a été nommé au Conseil constitutionnel pour un mandat de cinq ans en 2014. Son nom a parfois été évoqué pour d’autres responsabilités, sans retour effectif au premier plan.
Lionel Jospin restera associé à une période où la gauche française a tenté de concilier réformes sociales et stabilité économique. Son propre jugement sur 2002 est sans équivoque : « J’ai surestimé la perception positive de mon bilan », reconnaîtra‑t‑il en 2010. En 2021, il affirmait encore sa foi dans les idées de gauche : « Ça se fera car les idées de gauche restent actuelles. »





