Macron au Monténégro : la France pousse pour un élargissement de l’UE plus rapide avec un accès anticipé au marché unique
Première visite d'un président français au Monténégro depuis son indépendance : Macron a signé des accords bilatéraux le 4 juin avant de rejoindre un sommet UE-Balkans. Paris et Berlin ont présenté ensemble un document inédit pour réaccélérer l'élargissement européen.

La France a-t-elle enfin décidé de traiter les Balkans occidentaux autrement que comme un dossier secondaire ? Le déplacement d’Emmanuel Macron au Monténégro, les 4 et 5 juin 2026, tend à le suggérer. Première visite d’un président français dans ce pays depuis son indépendance en 2006, ce déplacement a combiné une étape bilatérale à Cetinje et la participation au sommet UE-Balkans occidentaux à Tivat, sur la côte adriatique.
Le Monténégro, petit État de 620 000 habitants, est le candidat le plus avancé de la région dans la course à l’adhésion. Engagé dans les négociations depuis 2012, le pays espère boucler tous les chapitres restants d’ici fin 2026 et rejoindre l’Union en 2028, ce qui en ferait le 28e État membre, le premier depuis la Croatie en 2013.
Des accords bilatéraux et un message politique fort
Avant de rejoindre les autres dirigeants européens, Macron a signé une série d’accords avec le Premier ministre monténégrin Milojko Spajić. Au programme : un projet de 312 millions d’euros pour la construction d’un centre clinique universitaire à Podgorica, une coopération sur l’autoroute adriatique-ionienne, la création d’un centre de renforcement des capacités en cybersécurité, et l’acquisition de deux patrouilleurs militaires.
Ce n’est pas la première fois que Macron prépare le terrain. Le 27 mai, à l’Élysée, il avait reçu Spajić pour réaffirmer que « le Monténégro peut compter sur le plein soutien politique de la France dans la phase finale du processus de négociation ».
À Cetinje, le ton était délibérément encourageant. « Croyez en vous, ayez confiance en vous. Tout ce que vous avez accompli au cours de ces deux dernières années est vraiment remarquable », a lancé Macron, avant d’ajouter : « Lorsque l’on est engagé sur un chemin aussi difficile, on a toujours mille raisons de se dire « c’est trop dur ». »
Le document franco-allemand : une nouvelle logique d’intégration
L’événement le plus structurant de ces deux jours n’est pas dans les discours. Paris et Berlin ont diffusé un document conjoint appelant à repenser la mécanique d’élargissement. L’idée centrale : proposer aux pays candidats des bénéfices concrets avant même leur adhésion formelle, en échange d’avancées démocratiques vérifiables.
Concrètement, le document franco-allemand propose un accès privilégié au marché unique et un statut d’observateur dans certaines réunions des institutions de l’UE, sans droit de vote. Des commissions parlementaires conjointes et des réunions informelles du Conseil figurent également dans cette liste. L’intention déclarée n’est pas de substituer à l’adhésion pleine, mais d’en accélérer les effets.
Pour la France, ce positionnement marque une inflexion notable. Paris avait longtemps freiné l’élargissement, en particulier en bloquant, à l’automne 2019, l’ouverture des négociations avec la Macédoine du Nord et l’Albanie, une décision qualifiée d’« erreur historique » par plusieurs acteurs européens. L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a sensiblement modifié le calcul stratégique.
Le Monténégro, vitrine et cas d’école
Le sommet de Tivat réunissait une quinzaine de dirigeants européens, dont le président du Conseil António Costa et la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, ainsi que les représentants des six pays des Balkans occidentaux : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine du Nord, Monténégro et Serbie. Les discussions portaient sur l’intégration progressive, la cybersécurité et la stabilité régionale.
Pour Nina Vujanović, spécialiste de l’élargissement au sein du centre de réflexion Bruegel, « l’UE a vraiment besoin d’une réussite à mettre en avant. Et s’il existe aujourd’hui une histoire à succès possible, c’est bien celle-ci ». Le Monténégro coche plusieurs cases : alignement géopolitique pro-occidental, membre de l’OTAN depuis 2017, avancées sur l’état de droit.
Reste que les progrès sont fragiles. La Commission européenne rappelait dans son paquet élargissement 2024 que « des progrès supplémentaires sont nécessaires dans le domaine de l’état de droit et de l’appareil judiciaire ». Corruption, liberté de la presse, indépendance de la justice : les dossiers sensibles ne sont pas soldés.
Les sceptiques ne désarment pas
La logique de l’intégration progressive soulève des réserves. Certains analystes des Balkans craignent qu’elle devienne une façon d’offrir des avantages économiques sans exiger les réformes politiques qui conditionnent une adhésion réelle. Pour Vesela Tscherneva, de l’European Council on Foreign Relations, la politique d’élargissement de l’UE repose depuis trop longtemps sur un échange implicite : le bloc européen prétend s’élargir, et les pays candidats prétendent se réformer.
La Serbie illustre ces tensions. Malgré des négociations ouvertes depuis 2014, Belgrade n’a pas aligné sa politique étrangère sur les sanctions européennes contre la Russie. La Commission avait averti que « la porte de l’UE reste ouverte, mais le moment d’agir est maintenant ».
Le modèle d’intégration graduelle risque aussi de cristalliser des vitesses différentes au sein des Balkans, accentuant l’écart entre un Monténégro sur le point de conclure et des pays comme la Bosnie-Herzégovine ou le Kosovo, encore loin du compte.
Ce que Paris met sur la table
Pour la France, l’enjeu dépasse le seul Monténégro. La proposition franco-allemande doit aussi nourrir le sommet UE-Moldavie du 22 juin, dans un agenda européen où l’élargissement est redevenu un instrument de politique étrangère autant qu’un projet institutionnel.
La Commission européenne est désormais invitée à traduire le document Paris-Berlin en une proposition formelle. C’est là que les choses se compliquent : plusieurs États membres restent réticents à tout élargissement trop rapide, et la mécanique institutionnelle de l’UE exige l’unanimité pour les grandes décisions d’adhésion.
La prochaine étape concrète pour le Monténégro : la clôture des chapitres de négociation restants, que Paris et Berlin espèrent voir achevée avant la fin de l’année. Un nouveau sommet UE-Balkans est attendu sous présidence irlandaise du Conseil au second semestre 2026.



