Le 31 août 1871 : la République se donne un président sans avoir encore choisi son régime
Une majorité monarchiste installe Adolphe Thiers à la présidence tout en plaçant son pouvoir sous la surveillance de l’Assemblée. Un compromis institutionnel qui interroge notre capacité actuelle à gouverner sans majorité absolue.

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Le 31 août 1871, Adolphe Thiers devient officiellement président de la République. Le titre est nouveau, mais le régime reste provisoire : la France n’a pas encore de Constitution définitive et l’Assemblée qui investit Thiers demeure majoritairement monarchiste.
Ce paradoxe dit beaucoup de la fabrication des institutions. Elles ne naissent pas toujours d’un projet cohérent ou d’un consensus fondateur. Elles peuvent aussi émerger d’un rapport de forces, d’une crise et d’un compromis que chaque camp espère encore pouvoir retourner à son avantage.
Une République née de la défaite et toujours contestée
En 1871, la France sort d’un effondrement. Le Second Empire de Napoléon III s’est écroulé après la défaite de Sedan face à la Prusse, en septembre 1870. La République a été proclamée à Paris le 4 septembre, mais cette proclamation ne règle pas la question du régime. Elle ouvre au contraire une période d’incertitude.
La guerre se poursuit quelques mois. Paris subit un siège éprouvant. Lorsque des élections législatives sont organisées le 8 février 1871, la priorité d’une grande partie du pays est la paix. Le scrutin porte à l’Assemblée une majorité conservatrice et monarchiste. D’après le récit historique du Sénat sur les débuts de la IIIe République, l’institution compte alors environ 400 monarchistes, contre 150 républicains et une quarantaine de libéraux.
La République existe donc dans les faits, mais elle n’est pas encore solidement établie dans le droit ni acceptée par la majorité parlementaire. Légitimistes et orléanistes souhaitent une restauration monarchique, tout en divergeant sur le prétendant et sur la conception de la royauté. Les républicains, minoritaires, veulent gagner du temps pour enraciner le nouveau régime.
Au milieu de ces forces antagonistes se trouve Adolphe Thiers. Vieux routier de la vie politique, ancien ministre de Louis-Philippe, il a combattu la guerre contre la Prusse. Le 17 février 1871, l’Assemblée le nomme chef du pouvoir exécutif de la République française. Son autorité repose sur un équilibre fragile : il doit conclure la paix, restaurer l’État et gouverner sans trancher immédiatement la nature définitive du régime.
C’est le sens du « pacte de Bordeaux ». Thiers propose de remettre à plus tard la bataille constitutionnelle. Avant de décider si la France sera durablement républicaine ou redeviendra monarchique, il faut répondre à l’urgence : négocier avec l’Allemagne, rétablir les finances, réorganiser l’administration et libérer le territoire occupé.
Ce compromis intervient aussi dans une France profondément divisée. Au printemps 1871, la Commune de Paris s’oppose au pouvoir installé à Versailles. Sa répression pendant la Semaine sanglante, en mai, associe durablement le nom de Thiers à une guerre civile et à une violence d’État considérable. Le futur président n’est donc pas seulement un arbitre institutionnel. Il est déjà un chef de l’exécutif puissant, chargé de rétablir l’ordre au prix d’une fracture politique et sociale majeure.
La loi Rivet change le titre, mais encadre le pouvoir
Le 31 août 1871, l’Assemblée adopte la proposition portée par le député Jean-Charles Rivet. Le texte, souvent appelé loi ou Constitution Rivet, remplace le titre de « chef du pouvoir exécutif » par celui de « président de la République ». La chronologie du gouvernement Thiers publiée par l’Assemblée nationale confirme que celui-ci reste en même temps à la tête du gouvernement.
Le changement est hautement symbolique. Pour la première fois depuis Louis-Napoléon Bonaparte sous la IIe République, la France retrouve officiellement un président de la République. Pourtant, le texte ne fonde pas encore un régime présidentiel. Il cherche plutôt à reconnaître le poids politique de Thiers tout en empêchant son émancipation complète.
La durée de ses fonctions demeure liée à celle de l’Assemblée. Le président reste responsable devant elle. Il peut intervenir devant les députés, mais doit annoncer son intention au président de l’Assemblée. Sous les apparences d’une promotion, la loi organise donc une surveillance parlementaire.
Le dispositif reflète les arrière-pensées de tous les camps. Thiers gagne un titre prestigieux, une légitimité accrue et une meilleure visibilité diplomatique. Les monarchistes, eux, n’abandonnent pas nécessairement l’idée d’une restauration. Ils peuvent considérer la présidence comme une solution d’attente, personnelle et révocable.
La République avance ainsi sans avoir été pleinement choisie. Elle se consolide par étapes : la loi Rivet en 1871, le septennat confié au maréchal de Mac-Mahon en 1873, puis les lois constitutionnelles de 1875. L’histoire institutionnelle présentée par l’Assemblée nationale rappelle qu’il faut attendre ces dernières pour donner au régime son architecture parlementaire durable.
Ce provisoire s’avère pourtant fondateur. La IIIe République, longtemps suspendue à l’éventualité d’un retour du roi, deviendra alors le régime politique français le plus durable depuis 1789. Le compromis de 1871 n’a donc pas seulement permis de traverser une crise. Il a ouvert un chemin institutionnel que ses propres auteurs ne maîtrisaient pas entièrement.
En 2026, le retour de la dépendance parlementaire
La France de 2026 n’est évidemment pas celle de 1871. La Constitution de 1958 est solidement établie. Le président est élu au suffrage universel direct et dispose de compétences propres. L’article 5 lui confie notamment l’arbitrage et le fonctionnement régulier des pouvoirs publics. En parallèle, l’article 20 précise que le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation, tout en restant responsable devant le Parlement. Ces règles sont consultables dans le texte de la Constitution de la Ve République.
Mais la séquence ouverte par la dissolution de l’Assemblée nationale du 9 juin 2024 a rendu cet équilibre beaucoup plus visible. La XVIIe législature ne compte aucun groupe disposant des 289 sièges nécessaires à la majorité absolue. À la fin de l’été 2026, l’Assemblée réunit onze groupes politiques et 577 députés, selon les effectifs officiels des groupes parlementaires. Le premier groupe ne rassemble qu’un peu plus de 120 élus.
Cette fragmentation ne supprime pas l’autorité de l’exécutif. Elle la rend plus conditionnelle. Pour faire adopter un budget ou une réforme, le gouvernement doit rechercher des soutiens texte par texte, conclure des accords limités ou recourir aux instruments du parlementarisme rationalisé. Le compromis cesse d’être un supplément de confort. Il devient une nécessité arithmétique.
La responsabilité politique du gouvernement n’est pas théorique. Le 6 juillet 2026, une motion de censure a recueilli 132 voix, loin des 289 requises, et n’a donc pas été adoptée. Le scrutin public publié par l’Assemblée nationale montre toutefois que la survie d’un gouvernement sans majorité absolue dépend autant des votes favorables que du refus de ses adversaires de joindre leurs voix.
La comparaison avec 1871 doit rester mesurée. Thiers gouverne alors dans un pays vaincu, amputé d’une partie de son territoire et marqué par la Commune. Le président contemporain exerce, lui, une fonction définie par une Constitution ancienne de près de sept décennies. Mais une question commune subsiste : jusqu’où l’exécutif peut-il gouverner lorsque sa capacité d’action dépend d’une assemblée divisée ?
La loi Rivet rappelle qu’un titre puissant ne suffit pas à déterminer la réalité du pouvoir. Celle-ci dépend des règles, mais aussi des majorités, des alliances et de la capacité à transformer des oppositions en compromis temporaires. En 1871, une majorité monarchiste a contribué, presque malgré elle, à installer durablement la République. En 2026, une Assemblée fragmentée oblige de nouveau les institutions à vivre au-delà de leur lecture la plus présidentialiste.
L’histoire ne fournit pas de recette. Elle invite cependant à distinguer l’instabilité du désordre. Un compromis peut être précaire sans être vide. Il peut ralentir la décision, mais aussi l’obliger à intégrer davantage de forces politiques. Le 31 août 1871, la France n’avait pas résolu la question de son régime. Elle avait seulement construit un arrangement pour continuer à gouverner. Cet arrangement allait pourtant contribuer à faire la République.



