Quand la défense se retourne contre ses propres proches
Dans une affaire de financement politique, ce qui se joue ne tient pas seulement aux circuits d’argent. Ce mardi, à la cour d’appel de Paris, la question centrale a été plus brutale : un ancien président peut-il encore s’abriter derrière son entourage, quand cet entourage commence à parler ? Le dossier libyen se rejoue sur ce point précis, dans un procès d’appel ouvert le 16 mars 2026 et prévu jusqu’au 3 juin.
Le cadre judiciaire est lourd. En première instance, Nicolas Sarkozy a été condamné en septembre 2025 à cinq ans de prison pour association de malfaiteurs, un délit qui, en droit français, vise un groupement ou une entente formée pour préparer un crime ou un délit grave. Le parquet national financier a fait appel, tout comme plusieurs prévenus, dont Claude Guéant et Brice Hortefeux.
Ce second procès n’est donc pas un simple exercice de confirmation. Il rouvre toute la mécanique de l’affaire : les contacts avec Tripoli, les déplacements des proches de l’ancien chef de l’État, et la question d’une contrepartie politique supposée au profit du régime de Mouammar Kadhafi. C’est aussi pour cela que plusieurs organisations anticorruption, dont Transparency International France, se sont de nouveau constituées parties civiles.
Ce que dit l’attestation de Claude Guéant
Absents de l’audience pour raisons de santé, Claude Guéant a pourtant occupé le centre de gravité de l’échange. Dans une attestation de trois pages versée au dossier, l’ancien directeur de cabinet affirme n’avoir jamais reçu ni sollicité d’argent et rejette toute idée d’intérêt personnel. Il conteste surtout le récit construit par Nicolas Sarkozy sur son rôle dans l’affaire.
Le point le plus sensible concerne une scène supposée à Tripoli, en juillet 2007, lors d’un dîner officiel après la libération des infirmières bulgares. Guéant affirme que Nicolas Sarkozy l’aurait appelé pour faire répéter à Kadhafi, devant lui, la préoccupation exprimée au sujet d’Abdallah Senoussi. Or Senoussi, beau-frère de Kadhafi, a été condamné par contumace en France pour l’attentat du DC-10 d’UTA, qui a fait 170 morts, dont 54 Français.
Nicolas Sarkozy répond l’inverse. Devant la cour, il dit ne pas reconnaître cette scène, assure qu’il ne s’est jamais engagé auprès de Senoussi et soutient que son ancien collaborateur confondrait, au mieux, l’été 2007 avec un épisode de 2005, quand lui-même était ministre de l’intérieur. Il a aussi rejeté l’idée d’un financement libyen, d’une stratégie commune ou d’« éléments de langage » préparés à l’avance.
Pourquoi ce face-à-face compte autant
À ce stade, l’enjeu dépasse la seule fidélité d’un homme à un autre. Si la version de Guéant tient, elle renforce l’idée d’un entourage qui agissait dans l’orbite du futur président, y compris sur un sujet aussi explosif que le sort de Senoussi. Si la version de Sarkozy l’emporte, la responsabilité se resserre autour de collaborateurs autonomes, voire de souvenirs déformés. C’est une inférence logique à partir des positions déjà exposées devant la cour.
Pour Sarkozy, l’intérêt est évident : il tente de montrer que les discussions sensibles se sont déroulées sans lui ou sans mandat explicite. Pour Guéant et les autres anciens proches, l’enjeu est tout aussi clair : éviter d’apparaître comme les artisans d’un pacte occulte. Pour les victimes du DC-10 et leurs familles, enfin, le procès sert à faire reconnaître une continuité entre le drame de 1989, la politique française à l’égard de la Libye et les échanges discrets menés des années plus tard.
C’est là que le dossier touche à quelque chose de plus large que la seule personne de Nicolas Sarkozy : la confiance dans le financement politique. Les associations anticorruption qui se sont jointes à la procédure expliquent que l’argent caché ou illicitement injecté abîme directement la souveraineté démocratique. Elles, comme les familles de victimes, ont intérêt à ce que le procès clarifie les faits, même si cela alourdit encore le tableau pour les anciens responsables.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite dira si cette attestation change vraiment la dynamique du procès. La cour doit encore entendre plusieurs séquences de fond, avec les coaccusés et les parties civiles, avant la fin annoncée du procès le 3 juin 2026. Le point sensible restera le même : la cour accordera-t-elle du poids à la mémoire contestée de Nicolas Sarkozy, ou à la version écrite de Claude Guéant ? C’est là que se jouera la suite du dossier.
Le procès en appel a aussi une autre fonction : mesurer si la première condamnation de septembre 2025 tient toujours dans toute son architecture, ou si elle se fragilise au fil des témoignages. Dans ce type de dossier, les faits matériels comptent, mais les souvenirs, les silences et les alliances d’hier pèsent presque autant.
Pour lire le cadrage procédural du parquet national financier, le communiqué officiel est disponible ici.













