Peut-on faire ouvrir une boulangerie, une jardinerie ou un fleuriste le 1er mai sans risquer une amende ? Derrière cette question très concrète, il y a un conflit bien plus large : le droit au repos, la survie des commerces de proximité et la crainte de voir le seul jour férié obligatoirement chômé perdre sa portée symbolique. En droit français, le 1er mai reste une exception forte, avec un régime plus strict que les autres jours fériés.
Le cadre actuel est clair, mais il laisse une zone grise
Le code du travail dit aujourd’hui que le 1er mai est jour férié et chômé. Il n’existe qu’une exception : les établissements qui, par nature, ne peuvent pas interrompre leur activité, comme certains hôpitaux ou les transports, peuvent faire travailler leurs salariés ce jour-là. Dans ce cas, la rémunération est doublée. À l’inverse, une infraction peut être sanctionnée par une amende de quatrième classe, soit 750 euros au plus par salarié concerné.
Le problème, c’est que cette règle a longtemps été appliquée avec souplesse dans quelques secteurs de proximité. Le Sénat rappelle que des contrôles ont ensuite été renforcés en 2023, 2024 et 2025, avec des verbalisations visant notamment des fleuristes et des boulangers. À Vendée, cinq boulangers ont même été relaxés le 25 avril 2025 après avoir été verbalisés pour le 1er mai 2024. Cette incertitude a alimenté le sentiment d’injustice chez certains petits employeurs.
Ce que voulait changer la proposition de loi
Le texte venu du Sénat ne visait pas à banaliser le travail le 1er mai pour tout le monde. Il voulait créer une dérogation encadrée pour des commerces de bouche de proximité, des fleuristes et jardineries vendant le muguet, ainsi que certains établissements culturels. Le Sénat avait resserré le dispositif, imposé le volontariat des salariés et exclu explicitement les grandes surfaces. Le gouvernement avait engagé la procédure accélérée dès le 28 avril 2025.
La logique était simple : sécuriser des activités qui ouvrent souvent déjà ce jour-là, sans ouvrir la porte à une extension générale. Le rapport du Sénat cite par exemple la vente du muguet, qui représenterait 19,5 millions d’euros pour la seule journée du 1er mai selon la Fédération française des artisans fleuristes. Autrement dit, le texte cherchait à protéger quelques filières de proximité, pas à faire du 1er mai un jour ouvrable comme un autre.
Pourquoi le dossier a fâché jusqu’au sommet de Renaissance
Le groupe de Gabriel Attal voulait récupérer ce texte et l’inscrire à l’ordre du jour de sa niche parlementaire du 10 avril. Puis l’exécutif a reculé, ce qui a déclenché une vive colère chez plusieurs députés Renaissance. Dans les comptes rendus politiques publiés le 14 avril 2026, cette volte-face est présentée comme un revirement mal vécu, au point de provoquer une réunion de groupe tendue avec Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités.
Le 10 avril 2026, l’Assemblée nationale a bien rejeté la proposition de loi, après l’adoption d’une motion de rejet préalable. Cette procédure, qui permet d’écarter un texte avant l’examen article par article, a aussi servi à éviter un débat prolongé et des centaines d’amendements. L’Assemblée a officiellement confirmé ce rejet dans son dossier législatif.
Qui gagne, qui perd ?
Les premiers gagnants potentiels étaient les petits employeurs de bouche et les fleuristes. Pour eux, l’enjeu est concret : éviter une amende, pouvoir organiser l’activité quand la demande existe, et ne plus dépendre d’une lecture fluctuante de l’inspection du travail. Le Sénat souligne aussi que le texte devait protéger ces très petites entreprises, souvent les plus fragiles financièrement. En revanche, les grandes enseignes n’auraient pas profité du dispositif, puisqu’elles étaient exclues du périmètre.
Du côté des salariés, le débat est beaucoup plus tendu. Les partisans du texte mettent en avant le volontariat écrit et le doublement du salaire. Les syndicats, eux, jugent ce volontariat peu crédible dans un rapport de subordination, surtout dans les petites structures où refuser peut peser sur l’embauche ou les horaires. La CFDT et la CGT ont dénoncé un “mauvais signal” et une première brèche dans le statut du 1er mai. La CPME, au contraire, défend une réforme de “bon sens” et dit vouloir permettre à ceux qui le souhaitent de travailler, dès lors qu’un accord d’entreprise ou de branche le prévoit.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le dossier repart au Sénat en deuxième lecture après le rejet de l’Assemblée nationale. La navette parlementaire continue donc, mais avec un rapport de force plus compliqué qu’avant. La vraie question, désormais, est de savoir si une version encore plus étroite peut rallier une majorité, ou si le texte restera prisonnier de son double objectif : sécuriser quelques métiers de proximité sans fissurer la règle très politique du 1er mai chômé. L’équilibre est fragile, parce que la moindre extension serait immédiatement lue comme un précédent.













