Les entreprises veulent moins de contraintes. Les salariés, eux, veulent des garde-fous.
Quand un parti promet de « lever les verrous normatifs », la question est simple : qui va y gagner, et qui va payer la facture ? Derrière ces mots, il y a un sujet très concret pour les chefs d’entreprise comme pour les salariés : le temps perdu en procédures, le coût des règles, mais aussi la protection contre des décisions trop rapides ou trop brutales.
C’est dans ce cadre que Marine Le Pen et Jordan Bardella ont adressé une lettre aux chefs d’entreprise. Ils y disent vouloir les associer à leur réflexion sur les règles qu’ils jugent pénalisantes pour l’activité. Le président du Rassemblement national doit aussi déjeuner avec le bureau exécutif du Medef. L’objectif affiché est clair : écouter les propositions du patronat et préparer un « grand projet d’ordonnance de simplification » dès le début d’un futur mandat.
Le choix du mot n’est pas anodin. Une ordonnance est un texte pris par le gouvernement sur habilitation du Parlement. C’est un outil rapide, souvent utilisé pour aller plus vite que la navette législative classique. Ici, le RN s’en sert comme signal politique : il veut apparaître du côté des entreprises, et pas seulement du côté des électeurs méfiants à l’égard des normes.
Ce que dit le RN, et ce que cela raconte du moment politique
Dans leur lettre, les deux responsables promettent de mobiliser plusieurs cadres du parti pour rencontrer fédérations professionnelles et organisations économiques. Ils veulent recenser les normes qu’ils jugent « néfastes à l’activité du pays », y compris lorsqu’elles viennent du droit européen. Le discours est simple : moins de formulaires, moins de contraintes, plus de production.
Cette ligne s’inscrit dans un climat où la simplification est devenue un thème récurrent du débat économique. Le Medef réclame lui aussi depuis longtemps une baisse de la complexité administrative. Dans un communiqué récent, l’organisation patronale a dénoncé le report du projet de loi de simplification de la vie économique, estimant que la France souffre d’un excès de complexité et qu’une partie du texte était déjà jugée trop timide par les entreprises.
Le rapprochement n’est donc pas une surprise totale. Depuis plusieurs années, le patronat pousse pour une baisse des charges administratives, une meilleure visibilité réglementaire et une évaluation plus systématique des nouvelles normes. Le RN, lui, y voit une manière de rassurer les dirigeants économiques, alors que son image a longtemps été associée à l’incertitude fiscale ou à l’interventionnisme étatique.
Dans la vie réelle, simplifier ne veut pas dire la même chose pour tout le monde
Le sujet touche d’abord les petites entreprises. Une grande société dispose souvent de services juridiques, fiscaux et RH capables d’absorber la complexité. Une TPE, elle, la subit de plein fouet. Quand un dirigeant passe du temps à remplir des formulaires, à vérifier des seuils ou à suivre des normes changeantes, c’est du temps qu’il ne consacre ni à produire, ni à recruter, ni à former.
Les chiffres montrent pourtant que le tissu entrepreneurial reste vivant, même dans un contexte plus dur. En 2025, les créations d’entreprises ont continué de progresser en France, selon l’Insee. Sur le même temps, la Banque de France a indiqué qu’à fin octobre 2025, les défaillances d’entreprises atteignaient 68 145 sur douze mois glissants, avec une progression annuelle qui ralentit mais reste positive.
Ce contraste raconte quelque chose d’important. La France crée encore beaucoup d’entreprises, mais une partie d’entre elles reste fragile. Dans ce contexte, alléger les démarches peut aider, surtout pour les structures les plus petites. Mais une simplification mal pensée peut aussi réduire des protections utiles, compliquer le contrôle des abus ou transférer du risque vers les salariés, les sous-traitants et les territoires les plus exposés.
C’est là que le débat devient politique, pas seulement technique. Pour les entreprises, une règle en moins peut signifier moins de coûts et plus de souplesse. Pour les salariés, une règle en moins peut parfois vouloir dire moins de garanties sur la sécurité, le temps de travail, le dialogue social ou la transparence des décisions. Tout dépend donc de quelles normes on parle, et de ce qu’on supprime à la place de ce qu’on conserve.
Une promesse séduisante pour le patronat, mais contestée par ceux qui craignent une dérégulation
Le Medef a tout intérêt à répondre favorablement à cette ouverture. L’organisation patronale répète depuis des années que la simplification doit devenir une priorité publique. Elle y voit un levier de compétitivité, de lisibilité et d’investissement. De son côté, le RN cherche un autre bénéfice : montrer qu’il peut parler au monde économique sans renier sa base électorale.
Mais la contre-voix existe, et elle est nette. La CGT a récemment dénoncé le projet de loi de simplification de la vie économique, qu’elle accuse de déréglementation et d’affaiblissement du dialogue social. Le syndicat craint notamment que certaines mesures ne rognent les droits des salarié·es et ne fragilisent les instances représentatives du personnel.
Ce désaccord dit le cœur du sujet : simplifier pour qui, et à quel prix ? Le patronat cherche des règles plus stables et moins coûteuses. Les syndicats veulent éviter qu’au nom de l’efficacité on retire des protections construites sur plusieurs décennies. Entre les deux, l’État arbitre, avec une contrainte supplémentaire : chaque nouvelle norme européenne ou nationale doit aussi composer avec les attentes de compétitivité, de transition écologique et de sécurité juridique.
Le RN tente donc une manœuvre d’équilibriste. D’un côté, il parle le langage des chefs d’entreprise. De l’autre, il conserve son logiciel politique fait de souveraineté nationale et de critique des contraintes venues de Bruxelles. Cette double promesse peut séduire des dirigeants fatigués par la complexité. Elle peut aussi inquiéter ceux qui redoutent qu’une simplification « à marche forcée » serve surtout à alléger les obligations, sans traiter les vrais freins à la productivité : investissement, formation, énergie, accès au crédit ou stabilité fiscale.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera dans les prochains échanges entre le RN et les organisations patronales. Il faudra regarder si cette main tendue débouche sur des propositions précises, ou sur une simple opération de séduction politique. Il faudra aussi suivre la réaction des syndicats et les débats parlementaires autour de la simplification de la vie économique, déjà au cœur de tensions entre compétitivité et protection sociale. C’est là que se verra si le discours sur les « verrous normatifs » devient un programme crédible, ou seulement un slogan de campagne.
Le point clé, au fond, est celui-ci : simplifier peut aider l’économie, mais pas n’importe comment. Dès qu’on touche aux normes, on touche aussi aux équilibres entre liberté d’entreprendre, sécurité juridique et droits des travailleurs. Et c’est précisément ce compromis-là que le débat politique va devoir trancher.













