Chiffres politiques : comment distinguer les faits des raccourcis sur l’école, les impôts et les dividendes
Classes, salaires enseignants, fiscalité des patrimoines et dividendes : plusieurs affirmations du débat de la gauche reposent sur des données réelles, mais leurs comparaisons demandent d’importantes nuances.

Les affirmations examinées sur l’école, les salaires enseignants, l’impôt sur la fortune et les dividendes s’appuient souvent sur des données réelles. Toutefois, plusieurs élus confondent des indicateurs différents, comme la taille des classes et l’encadrement, ou présentent un classement trimestriel comme une tendance annuelle. Ces écarts changent la portée politique des chiffres.
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Quand un responsable politique avance un chiffre sur l’école, les impôts ou les dividendes, une question simple se pose : que mesure-t-il vraiment ? Lors du débat de la primaire de la gauche, plusieurs affirmations étaient fondées, mais certaines comparaisons demandaient d’être corrigées.
Des classes de maternelle encore chargées, mais pas à 23 élèves partout
Raphaël Glucksmann a affirmé que les classes de maternelle comptaient 23 élèves en France, contre 15 en moyenne dans les pays de l’OCDE. Le constat d’une différence avec les autres pays est réel. En revanche, les deux chiffres ne mesurent pas la même chose.
En France, la taille moyenne d’une classe de préélémentaire était de 21,9 élèves à la rentrée 2024. Elle atteignait 25,8 élèves en 2010 et 30,1 en 1980. Les données officielles montrent donc une baisse importante sur longue période.
La France reste toutefois confrontée à des écarts selon les territoires. Dans les écoles publiques hors éducation prioritaire, les classes de maternelle comptaient en moyenne 22,6 élèves en 2024. Dans l’éducation prioritaire, elles en comptaient 18,2.
La comparaison avec l’OCDE porte, elle, sur le nombre d’enfants par enseignant. Cet indicateur ne correspond pas à la taille d’une classe. Un professeur peut prendre en charge un petit groupe, intervenir dans plusieurs classes ou assurer des remplacements.
Selon les données publiées par le ministère de l’Éducation nationale, la France comptait 18,2 élèves par enseignant dans le premier degré en 2021-2022, contre 14 en moyenne dans l’OCDE. La France est donc moins bien placée sur l’encadrement, mais le chiffre de 15 ne décrit pas la taille moyenne des classes.
Le salaire des enseignants : une comparaison qui dépend de l’indicateur
Raphaël Glucksmann et Emmanuel Maurel ont ensuite dénoncé le niveau de rémunération des enseignants français. Sur le fond, leur critique repose sur une réalité : les salaires français sont inférieurs à la moyenne de l’OCDE, surtout après plusieurs années de carrière.
Pour un professeur des écoles ayant quinze ans d’expérience, le salaire statutaire brut annuel atteignait 36 591 euros en France durant l’année 2024-2025. Il s’élevait à 40 146 euros en Slovénie. En revanche, il était inférieur au Portugal, avec 31 874 euros.
Cette première comparaison ne tient pas compte du coût de la vie. Pour le corriger, les organismes européens utilisent le standard de pouvoir d’achat, ou SPA. Cet outil permet d’estimer ce que le salaire permet réellement de consommer dans chaque pays.
Avec cet indicateur, le salaire français atteignait 34 386 SPA. Il s’élevait à 37 367 SPA au Portugal et à 44 046 SPA en Slovénie. La formule de Raphaël Glucksmann était donc inexacte en valeur nominale, mais elle reflétait mieux la situation en niveau de vie réel.
Emmanuel Maurel avait, lui, raison sur la comparaison avec l’OCDE. En 2025, un enseignant de collège français ayant quinze ans d’ancienneté gagnait en moyenne 18 % de moins que ses homologues des pays de l’organisation. L’écart était limité à 2 % en début de carrière, puis se creusait avec le temps.
Cette situation touche directement l’attractivité du métier. Elle pèse davantage sur les enseignants qui commencent leur carrière avec des frais de logement élevés. Les écarts sont aussi plus sensibles dans les zones urbaines où le coût de la vie est supérieur.
« 13 000 millionnaires » sans impôt sur le revenu : un raccourci fiscal
Olivier Faure a déclaré que 13 000 millionnaires ne payaient pas d’impôt sur le revenu en France. Le chiffre existe. Le terme « millionnaire », en revanche, simplifie fortement la réalité.
En 2024, 13 324 foyers fiscaux résidents soumis à l’impôt sur la fortune immobilière, l’IFI, avaient un impôt sur le revenu nul ou négatif. Ils représentaient environ 7 % des foyers concernés par l’IFI après retraitement des non-résidents et des décès.
L’IFI s’applique aux foyers dont le patrimoine immobilier net dépasse 1,3 million d’euros. Un foyer fiscal peut réunir une personne seule, un couple et des enfants à charge. Le chiffre ne correspond donc pas à 13 324 individus.
La situation recouvre également plusieurs cas. Certains foyers disposent de revenus imposables faibles. D’autres bénéficient de réductions ou de crédits d’impôt. Le rapport de la commission des finances du Sénat souligne que ces mécanismes expliquent une grande partie du résultat.
La formule politique décrit donc un phénomène réel, mais elle peut donner l’impression que des personnes très riches échappent systématiquement à tous les impôts. Or ces foyers peuvent acquitter l’IFI, des taxes locales ou des prélèvements sur certains revenus.
L’ISF n’a pas été rétabli « dans la plupart des pays »
Ségolène Royal a regretté la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, remplacé en 2018 par l’IFI. Elle a aussi affirmé que la plupart des pays ayant supprimé un impôt sur la fortune l’avaient ensuite rétabli.
Cette affirmation est trompeuse. Depuis les années 1990, plusieurs pays européens ont supprimé leur impôt sur le patrimoine. L’Italie l’a fait en 1992. L’Allemagne et le Danemark ont suivi en 1997. La Finlande a supprimé le sien en 2006, puis la Suède en 2007.
Les retours en arrière restent rares. L’Espagne a rétabli son impôt en 2011, après l’avoir supprimé trois ans plus tôt. La Norvège et la Suisse continuent d’appliquer une forme d’imposition sur la fortune, mais ces pays font figure d’exceptions.
La France n’a donc pas rejoint une majorité de pays revenus à l’ancien modèle. Elle a conservé une fiscalité ciblée sur le patrimoine immobilier. Ce choix bénéficie davantage aux détenteurs d’actifs financiers qu’aux propriétaires dont la richesse est concentrée dans la pierre.
La France est-elle deuxième mondiale pour les dividendes ?
Olivier Faure a aussi présenté la France comme le deuxième pays producteur de dividendes au monde. La réponse dépend de la période retenue.
Au deuxième trimestre 2026, la France figurait effectivement au deuxième rang du classement établi par Janus Henderson pour les dividendes versés par les 1 500 plus grandes entreprises cotées. Le montant atteignait 70,4 milliards de dollars, derrière les États-Unis.
Sur l’ensemble de l’année 2024, le classement était différent. La France avait versé 74,2 milliards de dollars de dividendes. Elle se classait quatrième, derrière les États-Unis, le Royaume-Uni et le Japon.
Cette distinction compte. Un classement trimestriel peut être influencé par le calendrier de versement des entreprises. Il ne permet pas toujours de comparer le poids annuel des dividendes dans chaque économie.
Les successions rapportent-elles 20 milliards d’euros ?
Jérôme Guedj a affirmé que les héritages rapportaient 20 milliards d’euros à l’État sur 400 milliards d’euros transmis chaque année. Cette estimation est cohérente avec les travaux cités durant le débat.
Les 400 milliards d’euros ne désignent toutefois pas uniquement les héritages consécutifs à un décès. Ils incluent aussi les donations et d’autres transmissions patrimoniales. Les 20 milliards d’euros correspondent donc à environ 5 % du flux transmis au sens large.
Le sujet reste central dans les débats sur les inégalités. Les ménages qui reçoivent un patrimoine immobilier ou financier important disposent d’un avantage durable. À l’inverse, ceux qui ne bénéficient d’aucune transmission dépendent davantage de leurs revenus du travail pour se loger ou investir.
Ce qu’il faut retenir
Les six affirmations étudiées reposaient souvent sur des données réelles. Mais elles mélangeaient parfois taille des classes et taux d’encadrement, salaire nominal et pouvoir d’achat, foyers fiscaux et individus, ou encore classement trimestriel et classement annuel.
Ces nuances ne sont pas secondaires. Elles déterminent la portée d’un chiffre et les politiques publiques qu’il peut justifier. Le prochain enjeu sera de voir si les candidats transforment ces constats en propositions précises sur l’école, la fiscalité du patrimoine et la rémunération du travail.



