Quand un président parle de médecins étrangers et qu’un chef de parti lui répond avec les expulsions, le fond du débat disparaît vite derrière le bras de fer politique. Pourtant, derrière cette séquence, il y a deux sujets très concrets : l’accès aux soins et la politique migratoire.
Une phrase sur l’Algérie, et un vieux duel qui repart
Le 27 avril, Emmanuel Macron a haussé le ton lors d’un déplacement dans l’Ariège. Il a fustigé ceux qui défendent une ligne de fermeté avec l’Algérie, en visant sans le nommer Bruno Retailleau. Le chef de l’État parlait alors des Padhue, ces praticiens diplômés hors Union européenne, dont les procédures de reconnaissance restent longues et complexes en France.
La réplique du président des Républicains est tombée dans la foulée. Dans un communiqué, Bruno Retailleau a rejeté ce qu’il appelle un « faux prétexte ». Il assure que l’attaque présidentielle ne vise pas le vrai problème. À ses yeux, le sujet central reste l’exécution des obligations de quitter le territoire français, les OQTF, c’est-à-dire les décisions administratives ordonnant à un étranger en situation irrégulière de partir.
Le ministre de l’Intérieur a ajouté que le vrai sujet serait celui des « centaines d’OQTF dangereux » qui, selon lui, n’auraient « plus rien à faire en France ». Il a aussi martelé qu’un président doit « affronter les vrais problèmes » et faire preuve de fermeté pour protéger les Français et faire respecter la France.
Pourquoi ce débat touche autant la santé que l’immigration
La référence de Macron aux Padhue n’est pas anodine. Dans un système hospitalier sous tension, ces médecins formés hors de l’Union européenne jouent un rôle réel. Le Conseil national de l’Ordre des médecins indique qu’au 1er janvier 2025, 17 778 anciens Padhue étaient inscrits, dont 15 972 en activité régulière. L’Algérie arrive en tête de leur pays de diplôme, avec 6 891 médecins actifs, soit 38,8 % de cet ensemble. Autrement dit, le dossier n’est pas abstrait : il touche directement l’accès aux soins dans des territoires où les médecins manquent.
Le gouvernement a d’ailleurs commencé à desserrer un peu l’étau. En mai 2025, le ministère de la Santé a publié un texte permettant des dispositions dérogatoires et temporaires pour certains praticiens diplômés hors Union européenne. Le signal est clair : l’État sait qu’il a besoin de ces profils pour faire tourner l’hôpital. Dans les faits, ce sont souvent les établissements les plus fragiles, les services les plus sous-dotés et les zones les plus isolées qui en dépendent le plus.
Sur le volet migratoire, Retailleau se place sur un terrain très différent. Il parle de sécurité, d’éloignement des personnes jugées dangereuses et de rapport de force avec Alger. Ce discours bénéficie politiquement à ceux qui veulent montrer de la fermeté. Il répond aussi à une attente d’électeurs sensibles aux questions d’ordre public et de contrôle des frontières. Mais il expose un risque connu : réduire une relation bilatérale complexe à une seule ligne de fracture.
Les chiffres du ministère de l’Intérieur montrent que la France a procédé à 32 379 éloignements et départs volontaires en 2025, en hausse de 15,7 % sur un an. Le même bilan fait état de 4,5 millions d’étrangers titulaires d’un titre de séjour à la fin de 2025. Ces données rappellent une chose simple : la politique d’éloignement existe déjà, mais son exécution reste difficile et très inégale selon les pays concernés, les profils visés et les coopérations consulaires.
Deux lignes politiques, deux intérêts très différents
Macron et Retailleau ne parlent pas seulement de la même relation franco-algérienne. Ils défendent aussi deux hiérarchies de priorités. Pour l’Élysée, l’enjeu est double : ne pas abîmer une relation diplomatique sensible et préserver l’apport de médecins étrangers dans un hôpital en tension. Pour Retailleau, la priorité est ailleurs : mettre en avant l’autorité de l’État, l’exécution des décisions d’éloignement et la réponse aux Français inquiets de l’immigration irrégulière.
Les premiers bénéficiaires d’une ligne plus apaisée avec Alger sont souvent les hôpitaux, les patients et les praticiens étrangers déjà engagés dans le système de santé. Les premiers bénéficiaires d’une ligne plus dure sont les tenants d’une politique identitaire et sécuritaire, qui y voient une preuve de constance et de volonté. Entre les deux, les citoyens ordinaires attendent surtout des résultats : des soins disponibles, des décisions appliquées et une relation diplomatique qui ne se transforme pas en conflit permanent.
Cette séquence dit aussi quelque chose de la politique française actuelle. Le dossier algérien est devenu un marqueur de positionnement. Il sert à montrer qui veut négocier, qui veut contraindre, et qui veut incarner l’autorité. Mais il ne règle rien, à lui seul, ni dans les hôpitaux ni dans les préfectures.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite dépendra de la capacité du gouvernement à tenir deux lignes en même temps : sécuritaire et diplomatique. Il faudra surtout surveiller la réaction d’Alger sur les expulsions, les éventuelles nouvelles mesures sur les Padhue, et la façon dont l’exécutif arbitrera entre besoin de coopération et logique de fermeté. C’est là que se jouera, dans les prochains jours, la portée réelle de cette passe d’armes.













