Qui décide vraiment dans un parti quand les réunions se tiennent chez un groupe privé, et non dans une permanence politique ? En Italie, Forza Italia donne une réponse gênante : la machine partisane existe, mais la famille du fondateur continue d’arbitrer le tempo, les hommes et la ligne.
Le 10 avril 2026, Antonio Tajani a passé plus de quatre heures avec Marina et Pier Silvio Berlusconi, dans les bureaux de Mediaset à Cologno Monzese, près de Milan. Quelques jours plus tard, Paolo Barelli quittait son poste de chef de groupe à la Chambre, remplacé le 14 avril par Enrico Costa. Le signal est clair : les héritiers de Silvio Berlusconi ne regardent plus seulement le parti de loin, ils pèsent sur son organisation quotidienne.
Un parti né dans l’ombre d’une entreprise familiale
Forza Italia n’est pas un parti comme les autres. Fondé en 1994 par Silvio Berlusconi, il a longtemps vécu au rythme du chef, de son argent et de son empire médiatique. Après la mort du fondateur, le 12 juin 2023, beaucoup ont pensé que le mouvement s’effondrerait. Il a pourtant survécu, porté par le style plus discret de Tajani, par son image pro-européenne et par le soutien financier de la famille.
Ce soutien n’est pas symbolique. Dès janvier 2024, des sources proches de la famille affirmaient que le crédit accordé au parti n’avait jamais été remis en cause. Reuters rappelait de son côté que Forza Italia restait endetté d’environ 100 millions d’euros en 2022, et qu’un politologue de l’université de Trente décrivait encore le mouvement comme un parti-entreprise, tenu à flot par l’argent familial. Autrement dit, la continuité politique passe aussi par la trésorerie.
Ce qui s’est joué en avril
Le déclic est venu après la défaite du camp du oui au référendum sur la justice, les 22 et 23 mars 2026. Le non l’a emporté d’environ 54 % à 46 %. La réforme voulait séparer les carrières des juges et des procureurs, créer une haute juridiction disciplinaire et modifier le fonctionnement du CSM, l’organe d’autogestion des magistrats. Pour la majorité de Giorgia Meloni, ce revers a ouvert une séquence de fragilité interne.
Dans ce contexte, les pièces ont bougé vite. Le 26 mars, Maurizio Gasparri a quitté la direction du groupe sénatorial de Forza Italia, remplacé par Stefania Craxi. Le 13 avril, Paolo Barelli a annoncé son départ du poste de chef de groupe à la Chambre. Le 14 avril, Enrico Costa a été élu à sa place par acclamation. Selon Euronews, le mouvement a été perçu comme influencé par les souhaits de Marina Berlusconi, même si elle n’occupe aucun mandat politique officiel.
Ce que cela change concrètement
Le premier effet est interne. Dans un parti classique, les groupes parlementaires pèsent, discutent, arbitrent. Ici, l’initiative est venue d’en haut, au sens le plus littéral du terme : un huis clos familial, puis des remaniements à la chaîne. Pour les députés et sénateurs, cela réduit l’espace des équilibres locaux et renforce l’idée qu’une promotion dépend moins du travail de groupe que de la confiance du cercle Berlusconi-Tajani.
Le deuxième effet est politique. Forza Italia reste un pilier modéré du gouvernement, utile à Giorgia Meloni parce qu’il parle à l’électorat centriste et soutient souvent une ligne plus européenne que la Ligue. Reuters relevait en 2024 que Tajani avait donné au parti un style plus sobre, moins clivant, et que cette évolution aidait la coalition à paraître plus rassurante. Pour Meloni, un Forza Italia stable est donc un atout. Mais un Forza Italia instable, ou piloté par la famille du fondateur, devient aussi une variable de plus.
Le troisième effet touche la nature même du pouvoir. Quand un parti dépend d’un financement familial et d’un héritage politique, la frontière entre soutien et propriété devient floue. Les héritiers gagnent alors un levier sans avoir à se soumettre au vote. Les élus, eux, gagnent une protection et une marque encore puissante, mais perdent une partie de leur autonomie. C’est le prix de la continuité.
Entre fidélité et renouvellement, deux lectures s’affrontent
Les défenseurs de cette ligne disent au contraire qu’il n’y a rien d’anormal. Marina Berlusconi a rejeté en septembre 2024 l’idée d’un complot contre Tajani ou Giorgia Meloni. En décembre 2025, Pier Silvio Berlusconi a remercié Tajani d’avoir maintenu le parti à flot, tout en jugeant indispensables de nouveaux visages, de nouvelles idées et un programme remis à jour. La formule est habile : elle soutient le chef actuel tout en préparant, à bas bruit, la suite.
Tajani tient le même double discours. Après la réunion du 10 avril, Forza Italia a parlé d’une confiance renouvelée et d’une vision partagée pour relancer le mouvement. En juillet 2024, le secrétaire du parti affirmait encore que la force du centre appartenait à Forza Italia et visait 20 % aux prochaines législatives. Le message est simple : la famille soutient, le secrétaire gouverne, et le parti avance.
Les critiques, eux, lisent cette séquence autrement. Le lieu même du rendez-vous, les bureaux de Mediaset, nourrit l’idée d’un parti qui reste adossé à une propriété privée. Euronews a aussi cité l’opposant écologiste Angelo Bonelli, pour qui la série de départs et de remplacements après le référendum révèle une crise politique au sein du centre droit. Autrement dit, l’héritage Berlusconi ne se limite pas à un nom sur un symbole : il structure encore les rapports de force.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La prochaine étape se jouera sur trois terrains. D’abord, la date du congrès du parti, encore en discussion. Ensuite, la recomposition du groupe parlementaire, avec la question de savoir si les changements de la mi-avril resteront ponctuels ou ouvriront une série plus large. Enfin, le rôle réel de Marina et Pier Silvio Berlusconi : resteront-ils des arbitres de coulisse, ou assumeront-ils un jour une fonction politique plus explicite ? C’est là que se dira, en pratique, si Forza Italia reste un parti familial ou devient enfin un parti autonome.













