Pourquoi l’Argentine de Javier Milei parle autant en France
Quand un électeur entend qu’« on n’a jamais essayé », il pense souvent à un constat simple : si le système actuel déçoit, pourquoi ne pas tenter un coup de balai ? En Argentine, Javier Milei sert précisément de démonstration grandeur nature. Depuis décembre 2023, il a mené une politique de choc fondée sur la baisse brutale des dépenses publiques, la dérégulation et la recherche du déficit zéro. Le pari est clair : remettre l’économie debout vite, quitte à casser beaucoup d’habitudes au passage.
Ce débat dépasse largement Buenos Aires. Il dit quelque chose de la circulation des idées politiques entre l’Amérique latine et la France. D’un côté, Milei attire ceux qui voient dans la liberté économique la réponse à tous les blocages. De l’autre, il inquiète ceux qui redoutent qu’un discours « anti-système » serve surtout à affaiblir les protections collectives. C’est là que le cas argentin devient utile : il montre ce qu’un programme de rupture fait, concrètement, aux prix, aux salaires, à l’emploi et aux droits.
Ce que le gouvernement Milei a changé
Le cœur de la méthode est connu. Réduction massive des dépenses, arrêt du financement monétaire du déficit, désinflation, réformes structurelles, et un ministère de la dérégulation confié à Federico Sturzenegger. Le gouvernement présente cette ligne comme une correction indispensable après des années d’imbalance budgétaire et de crise inflationniste. Le Fonds monétaire international a salué, en avril 2026, une « forte » stabilisation, l’approbation du budget 2026 et plusieurs lois de réforme jugées importantes pour ancrer le programme économique.
Les chiffres officiels montrent pourtant un pays encore sous tension. L’INDEC a indiqué qu’en mars 2026 l’inflation mensuelle était de 3,4 %, tandis que la canasta básica alimentaria et la canasta básica total ont encore augmenté sur un an. Autrement dit, la décrue des prix existe, mais elle ne signifie pas la disparition de la pression sur les budgets des ménages. Dans le même temps, l’INDEC fait état d’un taux de chômage de 7,5 % au quatrième trimestre 2025.
Le tableau social est plus nuancé encore. La Banque mondiale rappelle que la pauvreté a bondi de 42 % au second semestre 2023 à 53 % au premier semestre 2024, avant de refluer ensuite à 38 % au second semestre 2024 puis 32 % à la mi-2025. Le FMI parle, lui aussi, d’une baisse de la pauvreté depuis fin 2023. Mais cette amélioration ne gomme pas le choc initial : les premiers mois du programme ont frappé durement les ménages les plus fragiles, avant que la désinflation et certaines aides ne commencent à compenser.
Ce que cela change pour les Argentins
La clé, c’est le temps. Pour les marchés financiers, la baisse du déficit et la promesse de règles plus stables créent un signal rassurant. Pour les entreprises exportatrices, la normalisation macroéconomique peut ouvrir des marges de manœuvre. Le FMI note d’ailleurs une reprise de l’accès aux marchés internationaux et des progrès dans les réserves de change.
Pour les salariés, les retraités et les ménages à revenus faibles ou moyens, la logique est plus rude. Le pouvoir d’achat ne dépend pas seulement de l’inflation. Il dépend aussi de la vitesse à laquelle les salaires, les pensions et les transferts sociaux rattrapent la hausse passée des prix. Or les premières mesures d’austérité ont comprimé la demande intérieure. C’est la contrepartie classique d’un ajustement rapide : l’État dépense moins, mais une partie de la société encaisse d’abord la facture.
Les gagnants et les perdants ne sont donc pas les mêmes selon la position de départ. Les grands groupes capables d’attendre bénéficient plus facilement d’un environnement stabilisé. Les petits commerçants, les travailleurs informels, les retraités et les ménages déjà endettés subissent davantage les à-coups. C’est aussi pour cela que les réformes de « flexibilité » du travail sont si controversées : elles promettent plus d’embauches, mais elles inquiètent ceux qui craignent une baisse des garanties, surtout dans un pays où l’emploi informel reste structurellement élevé.
Une vitrine pour les partisans du « anti-système »
Le cas argentin sert aujourd’hui d’argument politique bien au-delà de l’Argentine. Pour ses soutiens, Milei prouve qu’un État jugé trop lourd peut être attaqué de front, sans demi-mesure. Pour ses critiques, il montre au contraire qu’un discours anti-élite peut déboucher sur une concentration du pouvoir exécutif, une réduction des contre-pouvoirs et un affaiblissement des protections civiles. Amnesty International a exprimé à plusieurs reprises sa préoccupation face à la situation des droits humains sous ce gouvernement, en évoquant notamment les libertés publiques et la pression sur les journalistes et l’opposition.
Sur le fond, le débat oppose deux récits. Le premier dit : il fallait faire une rupture nette, sinon l’Argentine restait bloquée dans l’inflation, le déficit et la défiance. Le second répond : la discipline budgétaire ne suffit pas si elle s’accompagne d’un affaiblissement social et démocratique. Les institutions internationales elles-mêmes insistent sur les deux faces du problème. Le FMI salue la stabilisation, mais rappelle aussi la nécessité de préserver une aide ciblée et de consolider les réformes dans la durée. La Banque mondiale, elle, lie la sortie durable de la pauvreté à la création d’emplois de qualité, pas seulement à la désinflation.
Ce qu’il faudra surveiller
Le vrai test, dans les prochains mois, sera simple à formuler et difficile à réussir : le gouvernement peut-il garder l’inflation en baisse sans relancer la récession sociale ? La réponse dépendra de trois choses. D’abord, la capacité à maintenir des réserves de change. Ensuite, la traduction concrète des réformes sur l’emploi formel. Enfin, la manière dont le Congrès et la rue réagiront si l’ajustement reste trop douloureux. Le FMI lui-même souligne que la consolidation doit s’accompagner d’une croissance plus solide et d’un soutien social ciblé. C’est là que se jouera la suite du mandat.













