Quand un État pauvre au niveau national choisit de taxer davantage ses très hauts revenus
Comment financer des écoles, des routes et des aides locales quand les recettes stagnent ? Dans le Maine, la réponse passe désormais par un geste politique clair : faire contribuer davantage les foyers qui gagnent le plus. Le pari est simple. Il vise une petite minorité. Mais il ouvre un débat beaucoup plus large sur l’équilibre entre attractivité fiscale et justice budgétaire.
Ce débat n’est pas anodin dans un État où l’économie repose encore sur des secteurs exposés aux cycles et aux marges serrées : forêt, pêche au homard, industrie manufacturière, tourisme. Le Maine n’est pas un géant économique à l’échelle américaine. Son produit intérieur brut reste modeste face aux grands États industriels et financiers, même si l’activité a continué de progresser en 2024.
La mesure : 2 % de surtaxe au-dessus d’un seuil très élevé
Depuis le printemps, le Maine a ajouté une surtaxe de 2 % sur la part des revenus annuels supérieure à 1 million de dollars pour les célibataires, et 1,5 million pour les autres déclarants. Le texte a été intégré au budget rectificatif 2026-2027, puis transmis à l’Assemblée plénière. Les services budgétaires de l’État ont évalué le rendement attendu à environ 96 millions de dollars pour l’exercice budgétaire 2027.
Le gouvernement de Janet Mills défend cette surtaxe comme un outil de financement. Dans sa communication officielle, l’exécutif explique qu’elle doit aider à soutenir des investissements de logement, d’éducation et d’allègement fiscal local. Une partie des recettes sert en effet à compenser la pression sur la taxe foncière, un sujet sensible dans un État où l’impôt local pèse lourd sur les ménages ordinaires.
Le mécanisme a aussi une portée symbolique. Il rapproche le Maine d’autres États démocrates qui ont déjà choisi de faire payer davantage les plus hauts revenus. Le signal politique est net : quand les recettes ne suffisent plus, l’impôt des très riches devient un levier plus acceptable que des hausses plus larges, qui toucheraient davantage les classes moyennes.
Ce que cela change vraiment pour les habitants
En pratique, très peu de contribuables sont concernés. Selon les estimations évoquées dans le débat public, la surtaxe toucherait autour de 2 600 à 2 630 déclarants, soit une fraction minuscule des foyers fiscaux de l’État. Autrement dit, le coût politique de la mesure est concentré sur un groupe restreint. Son bénéfice, lui, est diffus : écoles, aides au logement, allègement de certaines charges locales et financement de priorités budgétaires.
Mais cette mécanique a un revers. Dans un État peu peuplé, une base fiscale étroite peut bouger vite. Les opposants redoutent que des contribuables à hauts revenus, surtout ceux qui travaillent à distance ou gèrent des patrimoines mobiles, déplacent une partie de leur activité ou de leur résidence fiscale. Le risque est plus théorique que massif à court terme. Il compte pourtant dans un État qui veut conserver des investisseurs, des médecins, des entrepreneurs et des cadres supérieurs.
Le Maine n’est d’ailleurs pas seulement confronté à la question des riches contribuables. Ses finances publiques restent sous tension à cause du logement, des dépenses de santé et de la pression sur les budgets municipaux. Les autorités ont récemment affiché plusieurs centaines de millions de dollars de recettes supplémentaires sur le biennium, mais la croissance des recettes reste lente. Cela explique pourquoi chaque nouvelle source de financement est devenue un sujet de bras de fer politique.
Les critiques : concurrence fiscale, petites entreprises et top marginal rate
Les détracteurs de la surtaxe, eux, n’attaquent pas seulement son principe. Ils contestent sa logique économique. La Maine State Chamber of Commerce a dénoncé une mesure qui ferait monter le taux marginal supérieur de l’État à 9,15 %, présenté comme le plus élevé de Nouvelle-Angleterre. Pour le patronat local, une fiscalité plus lourde sur les très hauts revenus finit par toucher aussi certains dirigeants de PME, des associés de professions libérales ou des entrepreneurs dont le revenu grimpe d’une année sur l’autre.
Cette critique ne vient pas seulement du monde des affaires. Des opposants budgétaires estiment aussi que la surtaxe peut produire des recettes utiles à court terme, tout en envoyant un mauvais signal à moyen terme. Leur argument est classique : si les ménages les plus aisés sont mobiles, l’État pourrait gagner aujourd’hui et perdre demain. C’est une inquiétude réelle dans les États qui dépendent d’une petite poignée de gros contribuables pour financer une partie croissante de leurs dépenses.
À l’inverse, les défenseurs de la mesure rappellent que le seuil choisi laisse hors de portée l’écrasante majorité des ménages. Ils insistent aussi sur un point politique : dans un État où les besoins sociaux restent élevés, faire contribuer davantage ceux qui gagnent le plus est présenté comme un moyen de préserver les services publics sans alourdir la facture du reste de la population. MECEP, un groupe de politique publique favorable à la réforme, a soutenu l’idée d’une contribution accrue des très hauts revenus pour financer l’éducation et les priorités collectives.
Un test politique pour les démocrates du Maine
Le vrai enjeu dépasse donc le Maine. Cette surtaxe sert de test. Elle montre jusqu’où un État démocrate peut aller pour taxer les plus riches sans déclencher une fuite politique ou économique trop coûteuse. Elle dit aussi quelque chose du nouveau calcul des élus : quand les finances publiques se tendent, les hausses ciblées deviennent plus faciles à vendre qu’une hausse générale de l’impôt.
Elle révèle enfin une ligne de fracture très américaine. D’un côté, ceux qui veulent faire porter l’effort sur une poignée de très hauts revenus. De l’autre, ceux qui redoutent qu’une surtaxe de plus n’abîme l’attractivité d’un État déjà fragile, surtout face à ses voisins de Nouvelle-Angleterre. Dans un petit marché, l’arbitrage fiscal pèse vite sur l’emploi, l’investissement et la capacité à retenir des talents.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se joue dans les arbitrages finaux du budget 2026-2027. Le point clé sera simple : la surtaxe sera-t-elle maintenue telle quelle, modifiée, ou remplacée par un autre montage fiscal ? Le vote définitif dira si le Maine assume de devenir l’un des États les plus offensifs sur la fiscalité des très hauts revenus, ou s’il freine au dernier moment sous la pression des milieux économiques et des élus réticents.













