Choisir ses spécialités au lycée suffit-il à donner les mêmes chances aux élèves de tous les milieux sociaux ?
La réforme du lycée a remplacé les séries par des spécialités choisies par les élèves. Pourtant, les parcours scientifiques restent plus souvent suivis par les jeunes favorisés, tandis que les écarts entre filles et garçons persistent.

La réforme du lycée a remplacé les séries générales par des spécialités, sans faire disparaître les écarts de parcours. Les données montrent que les élèves favorisés restent surreprésentés en mathématiques et en physique-chimie, tandis que les filles sont moins nombreuses dans certaines combinaisons scientifiques. Les chiffres ne suffisent pas à mesurer seuls l’effet de la réforme, mais ils ne
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Choisir ses matières au lycée donne-t-il vraiment les mêmes chances à tous ? Depuis la disparition des séries L, ES et S, l’origine sociale continue de peser sur les parcours scientifiques.
Édouard Geffray défend pourtant le bilan de la réforme Blanquer : « On a considérablement réduit les inégalités sociales. » Les données disponibles ne permettent pas de soutenir cette affirmation. Elles montrent surtout que les écarts se retrouvent désormais entre les combinaisons de spécialités.
Plus de choix, mais pas automatiquement plus d’égalité
La réforme entre en vigueur en première à la rentrée 2019, puis en terminale en 2020. Elle remplace les trois séries générales par des enseignements communs et des matières choisies. Les élèves prennent trois spécialités en première, puis en conservent deux en terminale.
L’objectif affiché est de sortir des parcours prédéfinis. Un élève peut ainsi associer des disciplines qui relevaient auparavant de séries différentes. Le ministère présente ce choix comme un moyen de suivre ses goûts, tout en préparant ses études supérieures, dans ses explications sur le choix des spécialités au lycée.
Cette souplesse bénéficie notamment aux élèves dont le projet ne correspondait pas aux anciennes filières. Mais elle ne garantit pas une égalité d’accès aux différents parcours. Pour mesurer celle-ci, il faut regarder qui choisit quelles matières, puis qui les conserve.
Il faut aussi distinguer deux questions. La réforme a-t-elle diversifié les possibilités ? A-t-elle réduit les écarts sociaux ? Une réponse positive à la première ne suffit pas à démontrer la seconde.
Les parcours scientifiques restent socialement marqués
En 2018, les élèves de familles très favorisées représentaient environ 42 % des effectifs de première et terminale S. Les élèves défavorisés en constituaient environ 20 %. L’ancienne série scientifique accueillait donc déjà davantage d’élèves issus des milieux les plus aisés.
Pour les parcours associant mathématiques, physique-chimie et sciences de la vie et de la Terre en première, puis mathématiques et physique-chimie en terminale, les proportions atteignent environ 50 % et 15 % après la réforme. La concentration sociale ne disparaît donc pas avec l’étiquette « S ».
Un autre indicateur officiel confirme ce constat. À la rentrée 2020, l’ensemble des élèves de terminale ayant choisi mathématiques et physique-chimie comprend 52,4 % d’élèves très favorisés, contre 14,2 % d’élèves défavorisés. Ces chiffres viennent de la note de la DEPP sur les spécialités de terminale en 2020, le service statistique du ministère.
Les deux mesures n’ont pas exactement le même périmètre. La première suit une combinaison précise entre première et terminale. La seconde porte sur tous les élèves de la doublette mathématiques–physique-chimie. Il ne faut donc pas les confondre.
En mai 2021, la DEPP décrit d’ailleurs cette doublette comme celle présentant la plus forte surreprésentation d’élèves très favorisés. Son étude de la première cohorte du nouveau baccalauréat constate aussi des choix plus classiques chez les élèves favorisés.
Ce que ces chiffres prouvent — et leurs limites
Ces résultats contredisent l’idée d’une forte égalisation des parcours scientifiques. En revanche, comparer l’ancienne série S à une seule combinaison actuelle ne mesure pas toutes les inégalités du lycée. D’autres associations permettent également de poursuivre des études scientifiques.
Une hausse de la part des élèves très favorisés ne suffit pas non plus à isoler l’effet propre de la réforme. Il faudrait tenir compte des résultats scolaires antérieurs et de l’évolution du recrutement social de la voie générale.
Le constat demeure néanmoins solide : les choix scientifiques restent inégalement répartis. Pour la rentrée 2024, la DEPP indique que les élèves très favorisés représentent 40 % des terminales générales, mais 47 % des élèves suivant la spécialité mathématiques. Ils représentent aussi 47 % des élèves suivant la physique-chimie.
La publication sur les choix de spécialités à la rentrée 2024 montre ainsi un écart avec la composition sociale de l’ensemble des terminales générales. L’inégalité ne tient pas seulement au nombre d’élèves favorisés présents au lycée : elle concerne leur répartition entre disciplines.
La liberté dépend aussi du lycée et de l’accompagnement
Le choix des matières se joue dans des conditions concrètes. L’offre locale, les groupes disponibles et l’organisation des horaires encadrent les possibilités. Une liberté inscrite dans les règles n’a pas la même portée selon les enseignements accessibles dans son établissement.
Le SNES-FSU, syndicat enseignant opposé à la réforme, conteste précisément cette promesse. Il défend une offre de formation plus égalitaire et davantage de moyens pour les établissements. Dans son analyse des inégalités sociales et de genre au lycée, il estime que l’anticipation des études supérieures favorise un tri social précoce.
Le désaccord porte donc sur le mécanisme. Pour les défenseurs de la réforme, personnaliser les parcours aide les élèves à trouver leur voie. Pour ses critiques, cette personnalisation avantage ceux qui disposent déjà des meilleures informations pour choisir.
Parcoursup fournit désormais des données sur les profils admis selon leurs spécialités. Ces indicateurs d’accès aux formations supérieures rendent les parcours plus lisibles. Toutefois, ils décrivent les admissions passées : ils ne garantissent pas les chances individuelles d’un candidat.
Les écarts entre filles et garçons persistent aussi
En 2018, les filles représentaient 47,4 % des élèves de terminale S. À la rentrée 2024, elles constituent seulement 37,7 % des élèves associant mathématiques et physique-chimie. Là encore, les périmètres diffèrent, mais la combinaison reste nettement masculine.
Il existe cependant une amélioration récente : en 2024, l’abandon des mathématiques entre première et terminale recule, davantage chez les filles. Ce progrès ne supprime pas les écarts entre disciplines, documentés dans la même publication statistique.
La note de la DEPP consacrée à la rentrée 2025 constate encore des choix globalement proches de l’année précédente. Les filles restent surreprésentées dans les enseignements artistiques et littéraires. La diversification des parcours n’a donc pas effacé leur répartition selon le genre.
Dans les prochaines semaines, l’enjeu concret sera l’accompagnement des élèves qui préparent leurs choix et leurs candidatures. Les prochaines données devront permettre de suivre trois points : l’accès réel aux spécialités, leur maintien selon l’origine sociale et les admissions dans le supérieur. C’est sur ces résultats, plutôt que sur la disparition des anciennes séries, que se jugera l’égalité promise.



