Quand on perd son emploi après 55 ans, faut-il être protégé davantage ou traité comme tout le monde ?
La question n’est pas théorique. En France, les seniors sont de plus en plus présents sur le marché du travail, mais l’assurance chômage leur garde encore des règles à part. Une nouvelle note du Conseil d’analyse économique remet ce débat sur la table, avec un outil de mesure inédit pour comparer les réformes.
Ce sujet touche à quelque chose de très concret : le temps qu’il faut pour retrouver un poste, le niveau de revenus pendant la transition, et la façon dont l’État arbitre entre protection et économies. Depuis le 1er janvier 2025, une nouvelle convention d’assurance chômage s’applique, et certaines règles sont entrées en vigueur le 1er avril 2025 pour les seniors. La durée maximale reste plus favorable à partir de 57 ans, tandis que la période d’emploi retenue pour ouvrir des droits s’étend désormais à 36 mois dès 55 ans.
Ce que mesure cet indicateur, et pourquoi il compte
Le nouvel outil s’appelle l’indice d’efficacité de la dépense publique, ou EDP. L’idée est simple : rapporter la valeur de l’assurance pour les allocataires au rendement budgétaire net d’une réforme. Autrement dit, on ne regarde pas seulement combien une mesure fait économiser. On regarde aussi ce qu’elle rapporte à la collectivité, via l’emploi, les recettes publiques et les autres prestations, comme le RSA. Un indice inférieur à 1 signifie, dans cette grille de lecture, que le gain social de la générosité supplémentaire est inférieur à son coût.
Cette méthode tranche avec les débats habituels. Elle pousse à comparer les réformes entre elles, plutôt qu’à les juger isolément. Et elle oblige à poser une question politique très nette : si une dépense coûte cher mais protège peu, faut-il la garder par principe, ou la remplacer par un autre levier plus utile ? Les auteurs du CAE expliquent aussi que le niveau de dette du régime reste lourd, même si, depuis 2022, les recettes couvrent les dépenses.
Pourquoi la marche seniors ressort comme la moins efficace
Dans leur modèle, la marche intermédiaire de la filière seniors vise les 55-57 ans. Elle allonge la durée maximale d’indemnisation jusqu’à 22,5 mois et concerne environ 65 000 nouveaux demandeurs d’emploi par an. Selon la note, cette tranche d’âge réagit fortement aux règles d’indemnisation : quand la protection est plus généreuse, les entrées au chômage augmentent davantage que pour le reste de la population. En revanche, la baisse de consommation à la perte d’emploi y serait souvent plus limitée, car les seniors concernés disposent en moyenne d’une épargne plus élevée. Au total, l’indice EDP de cette marche ressort autour de 0,75, soit très en dessous de 1.
Le diagnostic est donc clair dans la logique des auteurs : cette marche coûte trop cher au regard du service rendu. À l’inverse, ils jugent moins pertinente une réforme qui durcirait les conditions d’éligibilité, par exemple en passant de 6 à 8 mois d’affiliation. Cette option produit surtout des économies mécaniques, mais touche d’abord des publics modestes et change peu les comportements. La hiérarchie est importante. Elle dit où la coupe fait le moins mal, et où elle frapperait les plus fragiles.
Ce que cela changerait pour les chômeurs âgés
Sur le papier, supprimer cette marche intermédiaire rapproche les règles des seniors de celles des autres demandeurs d’emploi. En pratique, cela réduirait la durée de droits de certains allocataires et rendrait moins attractive l’entrée au chômage juste avant la retraite. Mais il faut lire ce mouvement avec le marché du travail réel. En 2025, le taux d’emploi des 50-64 ans atteint 69,2 %, son plus haut niveau depuis 1975. Le taux d’activité des 55-64 ans monte aussi à 65,7 % au quatrième trimestre 2025. Les seniors travaillent donc davantage qu’avant, mais ils restent plus exposés aux ruptures de carrière longues, aux problèmes de santé et aux fins de parcours hachées.
C’est là que se joue le vrai arbitrage. Pour les partisans d’un resserrement, la règle doit surtout servir à remettre plus vite en emploi et à limiter les effets d’aubaine. Pour ses critiques, elle joue aussi un rôle d’amortisseur, au moment où il devient plus difficile de retrouver un poste après 55 ans. Le même changement peut donc bénéficier aux finances publiques, mais pénaliser des salariés plus âgés qui n’ont ni le même niveau d’épargne ni la même capacité à rebondir vite.
Une ligne de fracture sociale et politique
Les organisations de salariés ne lisent pas cette évolution de la même façon. La CFDT a signé la convention de 2024 et dit avoir accepté le décalage des bornes d’âge pour tenir compte de la réforme des retraites, tout en défendant d’autres avancées sur l’emploi des seniors et le maintien dans l’emploi. De son côté, la CGT dénonce une réforme qui pénalise surtout les 53-57 ans et les profils les plus précaires, en allongeant la période sans revenu stable. Les deux lectures ne visent pas les mêmes gagnants. La première met en avant un compromis négocié. La seconde insiste sur la perte de protection.
Côté patronal, le Medef a salué l’accord de novembre 2024 comme un pas utile pour la compétitivité et l’emploi des salariés expérimentés, en demandant au gouvernement de le transposer sans en bouleverser l’équilibre. Là encore, le bénéficiaire attendu n’est pas le même selon l’angle choisi. Pour les entreprises, des règles plus lisibles et moins coûteuses peuvent faciliter les recrutements et limiter certaines charges. Pour les syndicats les plus critiques, ce type de réforme sert surtout à alléger la facture du régime au détriment de la sécurité des fins de carrière.
Le point à surveiller
Le vrai test sera politique, pas seulement académique. Cette note donne un argument nouveau à ceux qui veulent revoir le traitement des seniors dans l’assurance chômage, mais elle ne règle pas la question de la protection des plus fragiles. Dans les prochains mois, il faudra donc surveiller si ce cadre d’analyse sert à rouvrir d’autres négociations sur la durée des droits, les conditions d’éligibilité ou la place des seniors dans le régime. C’est là que se dira si l’EDP reste un outil de recherche, ou devient un instrument de réforme.













