Un boulanger peut-il faire tourner son four le 1er mai sans franchir la ligne rouge du droit du travail ? Pour un commerce de proximité, la réponse change une journée de chiffre d’affaires. Pour un salarié, elle touche à un acquis social très sensible.
Un jour férié à part, au cœur d’un vieux désaccord
En France, le 1er mai n’est pas un jour férié comme les autres. Le Code du travail prévoit qu’il est obligatoirement chômé, sauf pour les établissements et services qui, par nature, ne peuvent pas interrompre le travail. Le ministère du Travail rappelle d’ailleurs que c’est le seul jour férié obligatoirement non travaillé, hors cette exception. Le cadre légal du 1er mai sur Légifrance.
Le débat ne sort donc pas de nulle part. Il revient après plusieurs contentieux sur des boulangeries verbalisées en 2024, puis relaxées en 2025. Le Sénat explique que cette proposition de loi vise justement à combler un vide juridique et à sécuriser une pratique qui existe déjà dans certains secteurs.
Ce qui s’est passé en avril 2026
Le dossier a pris une tournure politique nette au printemps 2026. La proposition de loi a été déposée au Sénat le 25 avril 2025, adoptée le 3 juillet 2025, puis transmise à l’Assemblée nationale. Le dossier parlementaire indique qu’elle a été rejetée en séance publique à l’Assemblée le 10 avril 2026.
Depuis, l’exécutif cherche à éviter l’embrasement. À Matignon, la ligne affichée le 13 avril 2026 est celle du temporisage. Le gouvernement ne veut pas convoquer de commission mixte paritaire dans la précipitation et a demandé au ministre du Travail de recevoir les syndicats le même jour pour définir un périmètre “très précis” des commerces concernés. Une commission mixte paritaire, c’est la réunion de députés et de sénateurs chargée de trouver un texte commun.
Ce que changerait une ouverture encadrée
Le texte n’ouvre pas la porte à tous les commerces. Le Sénat a resserré le périmètre sur les fleuristes, jardineries, boulangeries et autres commerces de bouche de proximité, ainsi que sur les théâtres et cinémas. Les grandes surfaces sont explicitement exclues. Le texte prévoit aussi que le travail le 1er mai repose sur le volontariat, avec un accord écrit, et qu’un refus ne puisse entraîner ni sanction ni licenciement.
Concrètement, les gagnants potentiels sont les petits commerces qui réalisent ce jour-là une part particulière de leur activité. Les fleuristes vendent le muguet. Les boulangeries servent une clientèle de passage. Les lieux culturels profitent d’un jour où beaucoup de Français sortent. Mais cette logique a aussi un revers : plus la dérogation s’élargit, plus la frontière entre “commerce de proximité” et activité banalisée devient floue. C’est précisément ce que redoutent les syndicats.
Les lignes de fracture
Du côté des partisans de l’assouplissement, l’argument est simple : il faut sécuriser des ouvertures déjà pratiquées et lever une incertitude qui fait peser un risque juridique sur certains employeurs. Marlène Schiappa défend ainsi une mesure de “bon sens” et voit dans ce texte une réponse pragmatique aux besoins du terrain. Le patron de Renaissance, Gabriel Attal, pousse lui aussi pour une adoption rapide du texte.
En face, l’intersyndicale CFDT-CGT-FO-CFE-CGC-CFTC-UNSA-FSU-Solidaires voit surtout une brèche. Dans son courrier aux députés, elle affirme que les petits commerces indépendants peuvent déjà ouvrir sans faire travailler leurs salariés, et qu’une extension de la dérogation profiterait surtout aux grands groupes. La CGT estime même qu’un tel texte pourrait créer une distorsion de concurrence en faveur d’enseignes bien plus puissantes que les boutiques de quartier.
La suite dépendra du dialogue social
La séquence est loin d’être terminée. Le gouvernement dit vouloir éviter tout passage en force, mais il reste sous pression : d’un côté, les commerçants qui veulent une règle claire avant le 1er mai ; de l’autre, les syndicats qui exigent le maintien d’un jour chômé, payé et symbolique. Les prochains jours diront si Matignon parvient à fixer un compromis limité, ou si le texte reviendra au Parlement dans une version encore plus conflictuelle.













