À 15 ou 17 ans, la vraie question n’est plus seulement « lit-on encore ? ». C’est plutôt : quand, comment, et dans quel coin de la journée un jeune trouve encore la place d’ouvrir un livre ? Entre le lycée, les devoirs, le téléphone et les vidéos, la lecture ne disparaît pas d’un coup. Elle se tasse, elle se fragmente, et elle change de visage.
Le sujet est devenu politique parce qu’il touche à l’école, à la culture et aux inégalités. Le baromètre 2024 du Centre national du livre a été mené auprès de 1 500 jeunes de 7 à 19 ans, interrogés du 25 janvier au 2 février 2024. Depuis, l’État a durci son discours sur le sujet. Le ministère de l’Éducation nationale répète qu’il faut remettre la lecture au centre du quotidien des élèves, alors qu’au lycée, près d’un élève de seconde sur trois ne lit plus pour le plaisir.
Ce que montre vraiment l’enquête
Le constat brut est clair. En 2024, 84 % des jeunes disent lire pour l’école, les études ou le travail. Mais cette lecture contrainte recule déjà chez les plus âgés : 16 % ne lisent pas du tout pour l’école ou le travail, et 36 % des 16-19 ans entrent dans ce cas. Côté loisirs, 81 % déclarent lire par goût personnel. Là encore, la courbe baisse avec l’âge, et près d’un jeune sur cinq dit ne pas lire du tout pour ses loisirs. Chez les 16-19 ans, ils sont 38 %.
Le temps consacré au livre est, lui, très faible. Le rapport évoque 2 h 11 par semaine en moyenne pour la lecture de loisirs, soit environ 19 minutes par jour. Dans le même temps, les jeunes passent en moyenne 3 h 11 par jour devant des écrans hors temps scolaire, et jusqu’à 5 h 10 chez les 16-19 ans. Le document résume le rapport de force en une formule simple : les jeunes passent dix fois plus de temps sur les écrans qu’à lire des livres.
Mais l’étude ne raconte pas seulement un décrochage. Elle montre aussi une recomposition. 77 % des jeunes lisent des bandes dessinées, des mangas ou des comics. Les romans restent bien présents, à 43 %. Et les supports numériques montent. 42 % ont déjà lu un livre numérique, 60 % ont déjà écouté un livre audio ou un podcast. Autrement dit, une partie de la lecture se déplace vers d’autres formats, d’autres rythmes, d’autres écrans.
Pourquoi les écarts se creusent
La fracture n’est pas seulement générationnelle. Elle est sociale et scolaire. Le ministère rappelle que, dans les milieux modestes, seuls 36 % des jeunes disent avoir « beaucoup de livres » à la maison, contre 74 % dans les milieux favorisés. Le terrain n’est donc pas le même selon le foyer. Entre une chambre pleine d’albums, de romans et de temps calme, et un quotidien plus serré, l’accès au livre n’a rien d’égal.
Les difficultés de lecture ne se réduisent pas non plus à la seule question du goût. La DEPP indique qu’en France, 11,8 % des jeunes sont en difficulté de lecture, avec 13,6 % chez les garçons contre 9,7 % chez les filles. Le collège concentre les fragilités : 48,9 % des jeunes qui y sont encore scolarisés ou qui en sont issus figurent parmi les profils en difficulté. À l’échelle internationale, l’OCDE signale aussi qu’en France, la part des élèves sous le seuil minimal de compétence en lecture a augmenté de sept points entre 2012 et 2022.
Ce point compte, parce qu’il change la lecture politique du problème. Si le décrochage touche davantage les garçons, les adolescents les plus âgés et les jeunes déjà moins dotés en livres ou en soutiens familiaux, alors la réponse ne peut pas être la même partout. Les grands gagnants des politiques de lecture sont les enfants qui ont déjà un environnement favorable. Les perdants sont ceux pour qui le livre arrive tard, rarement, ou seulement sous forme d’obligation scolaire.
Écrans : coupable évident ou explication trop simple ?
Du côté des pouvoirs publics, le diagnostic est tranché. Le ministère parle d’une lecture qui doit reconquérir sa place face à la « puissance d’attraction du numérique et des écrans ». Il pousse des réponses concrètes : le plan Lire ensemble, les quarts d’heure de lecture, les concours, les prix, les bibliothèques, et les dispositifs comme les temps banalisés de lecture quotidienne. Cette stratégie bénéficie à l’école, aux bibliothèques, aux libraires et à tout le secteur du livre, qui cherchent à recréer une habitude, pas un sursaut.
Mais plusieurs voix invitent à ne pas tout résumer aux écrans. Le Cnesco rappelle que la lecture sur support numérique est plus exigeante et demande de nouvelles compétences ; il souligne aussi que le numérique modifie surtout la recherche documentaire et la navigation, pas de manière uniforme toutes les activités scolaires. L’UNSA-Éducation va plus loin : selon elle, faire des écrans la cause unique du problème repose sur une vision fragile et réductrice. Cette lecture plus nuancée bénéficie surtout aux enseignants et aux chercheurs, qui préfèrent cibler les conditions concrètes d’apprentissage plutôt qu’une morale du « tout-écran ».
La contradiction n’est pas artificielle. Elle dit quelque chose de la réalité des adolescents. Les jeunes lisent aussi sur leurs écrans, parfois via des mangas, des webtoons, des plateformes d’écriture ou des recommandations sur les réseaux sociaux. Lecture Jeunesse rappelle que les ados ne se contentent pas d’opposer livre et écran : ils lisent, écrivent et découvrent des œuvres dans des environnements numériques qui échappent encore largement aux statistiques institutionnelles. Ce constat profite à ceux qui pensent la médiation autrement : bibliothécaires, enseignants, éditeurs de jeunesse et créateurs de contenus.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur deux terrains. D’un côté, l’application réelle des mesures déjà annoncées, notamment dans les collèges, les lycées, les bibliothèques et les communes. De l’autre, la capacité à toucher les publics les plus éloignés du livre sans se limiter à une campagne symbolique. La prochaine échéance visible est le grand rendez-vous Partir en Livre, prévu du 17 juin au 19 juillet 2026, qui reste l’un des principaux tests de la politique publique de lecture jeunesse.
Le vrai enjeu, au fond, n’est pas de savoir si le livre a déjà perdu. C’est de voir si la réponse publique saura traiter ensemble le temps d’écran, les inégalités familiales, les fragilités scolaires et l’envie de lire. Tant que ces quatre leviers seront pensés séparément, le décrochage continuera de frapper d’abord ceux qui ont le moins de marge.













