Quand l’intelligence artificielle promet des gains, mais inquiète les salariés
Peut-on moderniser une grande entreprise sans faire payer la facture aux salariés ? C’est la question qui traverse aujourd’hui le débat sur l’IA chez Verizon, l’un des géants américains des télécoms. Son patron, Daniel Schulman, assume une stratégie plus rapide, plus automatisée, et plus dure pour les équipes. En parallèle, il martèle qu’il faut parler franchement des emplois menacés plutôt que de vendre l’IA comme une simple promesse de productivité.
Le contexte compte. Aux États-Unis, le chômage s’établissait à 4,4 % en février 2026, selon le Bureau of Labor Statistics, puis à 4,3 % dans l’estimation plus récente reprise par l’OCDE pour mars 2026. On est donc loin d’une crise de l’emploi au sens macroéconomique. Mais l’OCDE rappelle aussi que les effets de l’IA se jouent souvent ailleurs : dans la qualité des postes, la vitesse des suppressions, les tâches automatisées et la capacité des salariés à se reclasser.
Chez Verizon, Schulman n’a pas attendu pour afficher la couleur. Depuis sa prise de fonction, le 4 octobre 2025, l’entreprise s’est dite déterminée à devenir une société “AI-first”, c’est-à-dire organisée autour de l’intelligence artificielle, avec un usage massif de ces outils pour optimiser les opérations et transformer l’expérience client. Dans le même temps, le groupe a confirmé une vaste réorganisation. En novembre 2025, il a annoncé plus de 13 000 suppressions de postes, en expliquant vouloir simplifier une organisation jugée trop lourde. Verizon a aussi créé un fonds de reconversion de 20 millions de dollars pour accompagner une partie des salariés touchés.
Ce que dit Schulman, et pourquoi cela pèse lourd
Le point qui a fait réagir, c’est sa prévision brute : selon plusieurs reprises de son entretien au Wall Street Journal, Schulman estime que le chômage pourrait atteindre 20 % à 30 % d’ici deux à cinq ans sous l’effet combiné de l’IA et de la robotique humanoïde. Il ne parle pas seulement des bureaux. Il vise aussi des métiers manuels, qu’il juge désormais exposés à des machines capables d’imiter certains gestes humains. Cette lecture est volontairement alarmiste. Elle sert aussi un message politique interne : il faut préparer les salariés avant que la vague ne frappe.
Le raisonnement repose sur une idée simple. Plus une entreprise automatise, plus elle réduit ses coûts. C’est le bénéfice immédiat pour les actionnaires et pour la direction, surtout dans un secteur télécom très concurrentiel, où la pression sur les marges est constante. Verizon dit d’ailleurs vouloir être plus “leaner”, plus rapide et plus centré sur le client. Mais ce gain a un revers : pour les salariés, l’automatisation peut signifier moins de postes, davantage de polyvalence forcée et une montée des exigences de formation.
Le cas Verizon illustre aussi un point souvent occulté. Les coupes de postes ne se limitent pas aux emplois d’entrée de gamme. Dans les télécoms, l’IA peut aussi toucher les fonctions de support, les centres d’appel, les métiers administratifs, les managers intermédiaires et certaines tâches de coordination. C’est précisément ce type d’emplois que l’OCDE juge plus exposé à l’automatisation logicielle, sans pour autant conclure à une disparition totale des métiers. L’organisation souligne plutôt que l’impact dépend des tâches, du niveau de qualification et de la capacité des entreprises à organiser la transition.
Entre discours de vérité et stratégie de transformation
Schulman défend donc une ligne paradoxale. D’un côté, il pousse Verizon à investir dans l’IA et à l’intégrer partout où cela peut accélérer les process. De l’autre, il demande aux dirigeants de ne pas mentir sur les dégâts sociaux possibles. Cette franchise peut rassurer certains investisseurs, qui veulent voir la direction prendre les devants. Elle peut aussi agacer des salariés, qui entendent surtout une manière polie d’annoncer des suppressions de postes déjà engagées.
La critique la plus solide vient justement du décalage entre le récit et la réalité économique. Verizon affirme que ses licenciements ne relèvent pas uniquement de l’IA. L’entreprise met en avant la concurrence, la simplification de son organisation et la nécessité d’investir davantage dans son réseau et dans l’intégration de Frontier, dont l’acquisition a été bouclée en janvier 2026. Autrement dit, l’IA n’explique pas tout. Elle sert aussi de levier symbolique pour justifier une restructuration plus large.
Face à ce type de discours, les institutions internationales appellent à la nuance. L’OIT estime qu’environ un quart des travailleurs dans le monde occupent un métier exposé à un certain degré d’IA générative, mais elle insiste sur un point central : la plupart des emplois seront transformés plutôt que supprimés. L’organisation plaide pour un dialogue social solide, afin de répartir les gains de productivité et d’éviter que la transition ne creuse les inégalités. C’est la contrepartie absente des slogans sur l’“entreprise augmentée”.
Le vrai enjeu, au fond, n’est pas seulement de savoir si l’IA détruit des emplois. C’est de savoir qui capture les gains, qui encaisse les pertes et qui paie la reconversion. Les grandes entreprises ont les moyens d’investir vite, de licencier vite et de recourir à des fonds de formation limités. Les salariés, eux, disposent surtout de trois options : accepter la mobilité, subir la compression, ou négocier un meilleur accompagnement. Dans un marché du travail qui reste relativement solide à l’échelle américaine, mais très inégal selon les métiers, le rapport de force reste clairement déséquilibré.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur deux fronts. D’abord, la capacité de Verizon à prouver que son virage vers l’IA améliore vraiment le service et les marges, sans nouvelle vague brutale de suppressions. Ensuite, la réaction des autres grands groupes américains. Schulman pousse déjà un débat plus large : faut-il annoncer plus franchement les effets de l’IA sur l’emploi, ou continuer à les diluer dans le langage habituel de la “transformation” ? Les prochains mois diront si son discours devient une référence patronale, ou seulement un avertissement de plus dans une économie qui automatise à marche forcée.













