Quand un patronat inquiet du pouvoir d’achat dialogue avec l’extrême droite
Pour un chef d’entreprise, recevoir le Rassemblement national n’est plus automatiquement un tabou. La vraie question, désormais, est plus simple et plus brutale : faut-il garder ses distances, ou parler à ceux qui pourraient peser sur les règles du jeu dès 2027 ?
Ce basculement n’est pas né d’un seul rendez-vous. Il s’inscrit dans un climat où une partie du patronat se dit déçue par le second quinquennat d’Emmanuel Macron, après avoir beaucoup attendu de lui sur la fiscalité, la simplification et la compétitivité. Le Medef, présidé depuis le 6 juillet 2023 par Patrick Martin, dit aujourd’hui vouloir discuter avec tout l’échiquier politique, tandis que le RN multiplie les signaux favorables aux entreprises dans ses prises de position publiques.
De la diabolisation au dialogue discret
Il y a vingt ans, la ligne dominante du patronat était tout autre. En 2002, après la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour, le Medef avait appelé à faire barrage. En 2012 encore, Laurence Parisot publiait un livre très critique sur le Front national. Et en 2019, Geoffroy Roux de Bézieux renonçait sous pression à inviter Marion Maréchal-Le Pen à une table ronde sur le populisme. La période s’est refermée. Le dialogue, lui, s’est installé.
Depuis, les contacts se sont multipliés dans plusieurs secteurs stratégiques, en particulier la défense et l’aéronautique, mais aussi au sein d’organisations patronales plus larges. Les rencontres se font souvent à huis clos : déjeuners, dîners, bureaux des dirigeants politiques ou sièges d’entreprises. Cette discrétion dit quelque chose du moment. Le RN cherche la respectabilité. Les patrons, eux, cherchent à comprendre qui peut bientôt tenir les leviers du pouvoir.
Ce rapprochement a aussi un précédent matériel. Dans des secteurs comme l’hôtellerie-restauration, la construction ou certaines branches industrielles, les tensions de recrutement restent fortes. L’Insee et la Dares rappellent que les métiers en tension se concentrent précisément dans ces univers. En 2024, la Dares notait que plusieurs des métiers les plus en tension se trouvaient dans le bâtiment et l’hôtellerie-restauration. Et l’Insee souligne encore en 2025 que les difficultés de recrutement touchent durablement ces secteurs.
Ce que le RN a changé dans son logiciel économique
Le second moteur du rapprochement tient à l’évolution du RN lui-même. Le parti a abandonné la perspective d’un choc frontal avec l’Union européenne, mis en sourdine le discours sur la retraite à 60 ans pour tous et déplace désormais son argumentaire vers la baisse des impôts de production, la simplification administrative et la lutte contre ce qu’il appelle le « mur de la dette ». Dans ses communications récentes, il insiste aussi sur la compétitivité des entreprises et le refus de certaines normes européennes jugées trop lourdes.
Cette mue n’efface pas toutes les contradictions. Sur le papier, le RN promet moins de contraintes. Dans les faits, son discours reste très dur sur l’immigration, ce qui inquiète des secteurs entiers qui dépendent de main-d’œuvre étrangère. L’Insee montre que les immigrés occupent une place importante dans l’hôtellerie-restauration et la construction, et que certains métiers exercés par les nouveaux arrivants se concentrent dans ces branches. Pour les entreprises, le sujet n’est donc pas idéologique ; il est opérationnel. Sans ces recrutements, certaines activités tournent moins vite, ou plus cher.
Autrement dit, les grands groupes ne voient pas seulement le RN comme un risque institutionnel. Ils y voient aussi un parti qui parle à une partie de leurs intérêts immédiats : énergie, fiscalité, normes, réindustrialisation. Cette convergence explique pourquoi des dirigeants comme Ross McInnes, chez Safran, ou Guillaume Faury chez Airbus, ont accepté de tendre la main, même sans afficher un alignement politique.
Qui gagne, qui perd ?
Du côté des dirigeants du RN, le bénéfice est évident. Ces rencontres leur offrent une légitimation. Elles servent à montrer qu’ils ne sont plus un parti isolé, seulement porté par une base populaire, mais une force que des acteurs économiques prennent au sérieux. C’est particulièrement précieux pour Jordan Bardella, dont l’image plus lisse et plus jeune a beaucoup contribué à rendre le parti plus fréquentable qu’à l’époque du Front national.
Du côté du patronat, le gain est plus ambigu. Les grandes entreprises espèrent peser sur le contenu d’un futur programme. Les plus petites veulent surtout être sûres de ne pas être oubliées dans un rapport de force qui se durcit. L’U2P, qui dit représenter 88 % des entreprises françaises, revendique d’ailleurs le droit de rencontrer toutes les forces politiques. Le Medef, lui, a fini par accepter des entretiens en tête-à-tête avec Marine Le Pen et des déjeuners avec Jordan Bardella.
Mais cette stratégie comporte un coût. Des acteurs comme la MAIF ou Euronext, par la voix de Pascal Demurger et Stéphane Boujnah, défendent au contraire l’idée qu’un chef d’entreprise doit éviter de contribuer à la banalisation de l’extrême droite. Leur argument est clair : recevoir le RN, ce n’est pas seulement dialoguer. C’est aussi offrir une forme de caution, même implicite.
La fracture avec les libéraux classiques
Le rapprochement ne se fait pas sans malaise. Plusieurs patrons restent réticents, notamment dans la banque, l’assurance et certaines mutuelles. D’autres jugent les positions économiques du RN encore floues, voire incohérentes. Ross McInnes l’a dit publiquement : sur le budget et la fiscalité, il ne voit pas de ligne stable. Ce doute est central. Le patronat peut vivre avec une rhétorique de simplification. Il tolère beaucoup moins l’imprévisibilité.
La défiance porte aussi sur le fond. Si le RN promet de soutenir l’industrie et les entrepreneurs, il maintient un discours très ferme sur l’ordre, l’immigration et la souveraineté. Or ces thèmes peuvent séduire une partie des dirigeants, tout en inquiétant ceux qui comptent sur la circulation des travailleurs, des capitaux et des clients à l’échelle européenne. Là encore, le calcul varie selon les secteurs. Un industriel exportateur, un hôtelier en zone tendue et un dirigeant de PME locale ne regardent pas le même risque.
C’est pourquoi le débat, dans les cercles patronaux, ne porte plus seulement sur l’étiquette politique. Il porte sur le degré de menace que ferait peser une victoire du RN sur l’activité, les recrutements et les règles sociales. Le même parti peut apparaître comme une promesse de stabilité fiscale pour les uns, et comme une source d’instabilité économique et juridique pour les autres.
Ce qu’il faudra surveiller
Les prochains mois diront si ce rapprochement reste tactique ou s’il se transforme en alliance d’influence plus assumée. Le test est déjà là : la préparation de 2027, la construction des programmes économiques, et la manière dont les grandes organisations patronales arbitreront entre dialogue, prudence et résistance. À mesure que la présidentielle se rapproche, chaque dîner discret comptera davantage qu’un communiqué public.













