Un jour férié, mais pas banal
Peut-on demander à un salarié de travailler le 1er mai sans toucher à un symbole très français du droit du travail ? C’est tout le nœud de l’affaire. D’un côté, des commerces de proximité disent avoir besoin d’ouvrir. De l’autre, les syndicats voient une brèche dans le seul jour férié obligatoirement chômé.
Le cadre légal est pourtant très net. Le Code du travail sur la journée du 1er mai prévoit que le 1er mai est un jour férié et chômé. Il ajoute une exception très étroite : dans les établissements qui ne peuvent pas interrompre leur activité, les salariés mobilisés ce jour-là touchent leur salaire, puis une indemnité d’un montant égal. Et en cas d’infraction, l’amende est appliquée pour chaque salarié concerné, selon l’article R3135-3 du code du travail.
Le Parlement a déjà déplacé le curseur
Le texte ne sort pas de nulle part. La proposition de loi déposée en mai 2025 voulait autoriser, sur une base présentée comme volontaire, le travail des salariés de certains commerces de proximité le 1er mai. Le Sénat l’a ensuite adoptée en juillet 2025, après l’avoir resserrée. Son objectif affiché : clarifier une zone grise née de contrôles et de verbalisations visant notamment des boulangers.
La version sénatoriale ne visait pas tout le commerce. Elle ciblait les secteurs qui travaillent traditionnellement ce jour-là : fleuristes, jardineries, boulangeries, autres commerces de bouche de proximité, mais aussi théâtres et cinémas. Elle écartait les grandes surfaces. Elle ajoutait aussi des garde-fous, avec un accord écrit et l’idée qu’un refus de travailler ne puisse pas être sanctionné. Le dossier complet est accessible sur la page du Sénat consacrée au texte sur le 1er mai.
À l’Assemblée nationale, le 10 avril 2026, le texte a été rejeté en première lecture après une motion de rejet préalable. La chambre basse n’a donc pas tranché sur le fond. Pour comprendre la suite possible, il faut regarder la définition officielle de la commission mixte paritaire : sept députés et sept sénateurs cherchent alors une rédaction commune quand les deux chambres ne sont pas d’accord.
Pourquoi les syndicats se braquent
Huit organisations syndicales ont adressé une lettre commune au Premier ministre pour demander de ne pas convoquer la commission mixte paritaire. La CFDT, la CGT, FO, la CFE-CGC, la CFTC, l’Unsa, la FSU et Solidaires parlent d’un texte qui toucherait à une conquête sociale majeure. Leur courrier est résumé dans ce courrier intersyndical au Premier ministre.
Leur crainte n’est pas abstraite. Le mot « volontariat » rassure sur le papier. Dans la réalité, il ne pèse pas pareil selon le rapport de force. Dans une petite entreprise, un salarié peut avoir du mal à refuser. Dans un secteur où les plannings sont serrés et les marges faibles, la pression peut être indirecte, mais bien réelle. Les syndicats défendent donc autant le repos du 1er mai que la capacité concrète des salariés à dire non.
Ils défendent aussi un principe d’égalité. Si le 1er mai devient un jour travaillable pour certains métiers sous conditions souples, la frontière entre exception et norme peut bouger vite. C’est précisément ce glissement qu’ils veulent éviter. Leur intérêt est clair : préserver un jour collectif, où personne n’est obligé d’arbitrer entre salaire, relation avec l’employeur et vie privée.
Ce que répondent les partisans du texte
En face, les défenseurs de la réforme mettent en avant le bon sens économique. La CPME sur la liberté de travailler le 1er mai juge la règle actuelle incohérente. Elle pointe l’écart entre les établissements qui peuvent ouvrir sans salarié, ceux qui ne peuvent pas fonctionner autrement et ceux qui se retrouvent dans une zone de risque juridique.
Pour eux, le débat n’oppose pas le commerce et le social. Il oppose deux usages du droit. D’un côté, une exception très stricte qui protège un symbole. De l’autre, une clarification ciblée pour éviter les contrôles à géométrie variable et la peur de l’amende. Les partisans du texte insistent aussi sur le fait qu’il s’agit de commerces de proximité, pas de grandes surfaces, donc d’acteurs souvent plus fragiles face aux jours fériés où la fréquentation est concentrée.
Il y a là un enjeu très concret. Pour une boulangerie, une fleuristerie ou un café de quartier, un 1er mai peut représenter un pic d’activité. Pour un salarié, c’est une journée de repos en moins. Pour un petit patron, c’est parfois une caisse décisive. Le débat ne se joue donc pas seulement en droit. Il se joue dans l’économie quotidienne de très petites structures, là où la fermeture pèse davantage que dans les grands réseaux.
Qui gagne, qui perd, et ce qu’il faut surveiller
Si le gouvernement allait au bout de la réforme, les gagnants seraient d’abord certains commerces de proximité et certains établissements culturels. Ils gagneraient en visibilité et en sécurité juridique. Les perdants potentiels seraient les salariés exposés à une extension du travail dominical sous une autre forme, même si le texte promettait des garde-fous.
Mais la ligne de fracture la plus nette reste politique. Les syndicats défendent une exception sociale ancienne. Les organisations patronales de proximité défendent une souplesse de terrain. Entre les deux, le gouvernement cherche un périmètre « acceptable », sans apparaître comme s’il imposait une réforme contre le dialogue social.
La suite dépend maintenant de la réunion prévue ce lundi à 18 heures entre le ministre du Travail et les organisations syndicales. C’est ce rendez-vous qui dira si Matignon garde la main, s’il renonce à une convocation rapide de la CMP, ou s’il tente de resserrer encore le texte pour éviter l’affrontement frontal. À court terme, tout se joue donc sur un calendrier très serré, avec le 1er mai 2026 en ligne de mire.
Au fond, ce dossier pose une question simple, mais lourde : jusqu’où peut-on élargir une exception sans en faire une norme ? C’est là que se joue l’équilibre entre liberté d’entreprendre, protection des salariés et sens collectif d’un jour pas comme les autres.













