Aux élections législatives de 2024, le niveau de diplôme s’est confirmé comme le meilleur prédicteur du vote en faveur du Rassemblement national (RN) : près de la moitié des personnes sans baccalauréat ont voté pour des candidats du RN, contre 22 % des diplômés de bac +3 et plus. Ce constat, souvent réduit à une analyse sociologique simpliste, invite à questionner le rôle du système éducatif dans la formation des attitudes politiques.
Le diplôme, indicateur majeur du comportement électoral
Le lien entre faiblesse de diplôme et penchant pour l’extrême droite n’est pas nouveau, mais il s’amplifie électoralement. Alors que l’électorat du RN s’élargit, le taux de vote reste nettement plus élevé parmi les personnes les moins titulaires de diplômes. Cette réalité a longtemps nourri un regard condescendant des classes favorisées, qui attribuaient à cet électorat des déficits culturels ou informationnels.
Pourtant, réduire ce phénomène à une simple carence individuelle masque des causes structurelles. Les électeurs qui s’orientent vers les partis populistes évoquent fréquemment un sentiment d’« oubli » ou de « mépris » social, plus que des positions strictement scolaires. Autrement dit, le faible niveau de diplôme apparaît à la fois comme un marqueur et comme un révélateur d’un malaise plus large.
Les « vainqueurs » et les « vaincus » du système scolaire
La polarisation sociale observée dans d’autres démocraties, citée parfois pour expliquer la montée de mouvements populistes — comme elle a pesé sur l’accession de Donald Trump — trouve des ressorts comparables en France. Les sociologues François Dubet et Marie Duru-Bellat analysent cette fracture dans L’Emprise scolaire (Presses de Sciences Po, 2024).
Ils décrivent, d’un côté, les « vainqueurs » du système scolaire, qui « acquièrent la conscience de leur mérite, se sentent légitimes » et se montrent « attachés aux valeurs libérales ou aux valeurs de gauche », et, de l’autre, les « vaincus », qui se sentent « ignorés et méprisés » et se tournent « vers les partis populistes qui se défient des élites ».
Ces catégories mettent en lumière comment l’école contribue, par ses mécanismes d’évaluation et d’orientation, à produire des trajectoires sociales divergentes. L’école n’est pas seulement un lieu de transmission de savoirs ; elle participe aussi à la construction de statuts et de ressentis sociaux.
Des inégalités visibles à chaque étape de la scolarité
Les enquêtes internationales confirment l’incapacité de l’institution scolaire à compenser les inégalités de naissance. Le programme PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) met régulièrement en évidence ces écarts, renforçant l’idée que l’origine sociale pèse fortement sur les résultats.
Un rapport de France Stratégie, publié en 2023, souligne que l’origine sociale creuse les inégalités à chaque étape de la scolarité. Le document cite des taux de réussite au baccalauréat très contrastés : 62 % des enfants d’ouvriers non qualifiés obtiennent leur baccalauréat — dont 34 % en filière générale et technologique —, contre 94 % des enfants de cadres.
Les différences se retrouvent également dans les choix d’orientation. Moins d’un quart des bacheliers issus de milieux modestes ayant obtenu une mention « très bien » accèdent à une classe préparatoire, contre la moitié des bacheliers très favorisés. Ces répartitions montrent que le mérite académique n’est pas le seul facteur retenu ; les réseaux, les ressources familiales et les informations disponibles jouent un rôle décisif.
Au total, l’ensemble de ces mécanismes produit une reproduction sociale qui nourrit la défiance vis-à-vis des élites scolaires et politiques. Quand l’école échoue à valoriser et à faire progresser des populations entières, le terrain devient propice aux discours qui mettent en cause les institutions.
Sans prétendre expliquer à elle seule le vote pour l’extrême droite, la structure du système éducatif apparaît comme un facteur déterminant et mesurable. Les chiffres cités — issus d’études et de rapports cités ci‑dessus — montrent que la dimension scolaire s’inscrit dans un ensemble plus large d’inégalités sociales et culturelles, susceptibles d’orienter des choix politiques durables.













