Quand une usine tourne au milieu d’une guerre, qui paie vraiment la facture ? Pour les salariés, il y a le salaire. Pour le groupe, il y a la production. Et, parfois, il y a une ligne rouge que la justice finit par tracer.
Ce lundi 13 avril 2026, le tribunal correctionnel de Paris a répondu à cette question dans le dossier Lafarge. L’entreprise et huit anciens responsables ont été reconnus coupables d’avoir versé de l’argent à des groupes armés en Syrie pour maintenir la cimenterie de Jalabiya en activité entre 2013 et 2014.
Un verdict qui frappe l’entreprise et ses anciens dirigeants
La condamnation la plus lourde vise Bruno Lafont, ancien PDG du cimentier. Il a reçu six ans de prison ferme avec incarcération immédiate. Les sept autres anciens responsables ont été condamnés à des peines allant de 18 mois à sept ans, avec là encore des écarts importants selon leur rôle. Christian Herrault, ancien directeur général adjoint, a notamment écopé de cinq ans de prison avec incarcération immédiate.
Le tribunal a aussi retenu la responsabilité pénale de la société elle-même. En droit français, une entreprise peut être jugée comme une personne morale. Ce point change tout : le dossier ne se limite pas à quelques cadres isolés, il engage aussi l’organisation qui les a portés, contrôlés ou laissés faire.
Selon le jugement, les versements ont circulé via la filiale syrienne Lafarge Cement Syria et l’intermédiaire local Firas Tlass. Le tribunal a évalué ces paiements à près de 5,6 millions d’euros. Le parquet parlait, lui, d’un minimum de 4,7 millions. Les organisations citées dans le dossier comprennent notamment l’État islamique et Jabhat al-Nosra.
La cour a aussi infligé à Lafarge l’amende maximale prévue pour le financement du terrorisme, soit 1,125 million d’euros. Elle a ajouté une amende douanière de 4,57 millions d’euros, prononcée solidairement avec quatre anciens responsables, pour non-respect des sanctions financières internationales.
Pourquoi une cimenterie est devenue un dossier pénal
Au cœur du dossier, il y a une usine de Jalabiya, dans le nord de la Syrie, et un investissement colossal de 680 millions d’euros. En pleine guerre civile, Lafarge voulait maintenir l’activité. Cela signifiait garder une présence industrielle, protéger une implantation stratégique et éviter l’arrêt brutal d’un site très coûteux.
Mais dans une zone contrôlée ou disputée par des groupes armés, continuer à produire avait un prix immédiat. Les documents examinés au procès montrent un système de paiements destiné à faire passer les personnes et les marchandises aux barrages, à sécuriser l’approvisionnement en hydrocarbures et en pouzzolane, et à préserver la circulation autour de l’usine.
Autrement dit, l’argent ne servait pas seulement à acheter du temps. Il alimentait aussi, d’après la justice, la machine de guerre locale. C’est là que le raisonnement du tribunal bascule. Il ne parle pas d’une simple extorsion imposée à une entreprise prise au piège. Il voit un « véritable partenariat commercial avec l’EI », pour reprendre la formule de la présidente du tribunal.
Pour les salariés syriens, l’équation était pourtant brutale. Quitter l’usine, c’était perdre un salaire et s’exposer davantage. Rester, c’était travailler dans une zone de combat et sous la pression de groupes armés. Pour la direction, l’enjeu était de sauver un site industriel et un actif majeur. Pour les groupes djihadistes, ces versements représentaient une source de financement et un levier local. Le même flux d’argent a donc servi des intérêts radicalement opposés.
Ce que change la condamnation pour Lafarge et Holcim
Cette affaire dépasse aujourd’hui le seul périmètre de Lafarge. Depuis le rachat du groupe par Holcim, le dossier pèse aussi sur la maison mère suisse, même si les faits jugés remontent à la période syrienne. La condamnation confirme qu’une entreprise multinationale peut être tenue pour responsable de décisions prises à l’étranger lorsque ces décisions franchissent les limites du droit pénal.
Le contraste avec les États-Unis est frappant. En 2022, Lafarge a plaidé coupable outre-Atlantique et accepté une sanction de 778 millions de dollars pour avoir versé de l’argent à des organisations terroristes en Syrie. En France, la procédure suit sa propre logique. Mais le fait admis devant la justice américaine a pesé sur la défense française, car l’entreprise ne pouvait pas contredire ce qu’elle avait déjà reconnu.
Le dossier pose aussi une question plus large : qui décide, dans une multinationale, de continuer ou non à opérer en zone de guerre ? Dans ce type de crise, les arguments économiques, la sécurité des salariés, la pression du terrain et les consignes du siège s’entremêlent. Mais le tribunal a tranché. À ses yeux, la stratégie industrielle n’efface pas la responsabilité pénale quand des groupes terroristes touchent l’argent.
Cette lecture n’efface pas pour autant tous les angles morts du dossier. Jean-Claude Veillard, ancien directeur de la sûreté, a bénéficié d’un non-lieu et a été entendu comme témoin. Son cas rappelle qu’au sein du groupe, tous les rôles n’ont pas été appréciés de la même façon par les juges. Certains ont été vus comme décideurs, d’autres comme relais, d’autres enfin comme collaborateurs dont la responsabilité n’a pas été retenue.
Le dossier n’est pas refermé
Les organisations à l’origine de la plainte, Sherpa et l’ECCHR, y voient une étape majeure. Leur bataille judiciaire a commencé avec des anciens salariés syriens et avec des révélations documentant les paiements effectués par la filiale. Elles défendent une idée simple : une multinationale ne peut pas se réfugier derrière la complexité d’une guerre pour échapper à tout compte à rendre. Leur lecture se trouve renforcée par le fait que la justice a retenu la logique de financement, pas seulement celle d’une entreprise prise au piège.
La défense, elle, continue de soutenir que les dirigeants ont agi dans l’urgence, pour protéger les équipes et éviter une sortie chaotique de Syrie. Elle conteste l’idée d’un choix dicté par le seul profit et maintient que Bruno Lafont n’aurait pas eu connaissance des versements illicites. Cette ligne reste importante, car elle dit quelque chose de la frontière entre gestion de crise et responsabilité pénale.
Le prochain front se jouera maintenant sur deux terrains. D’abord, la suite procédurale autour des condamnations prononcées ce 13 avril. Ensuite, le volet toujours instruit sur une accusation bien plus lourde : la complicité de crimes contre l’humanité, un dossier séparé qui continue de peser sur l’entreprise. C’est là que se joue la suite du récit judiciaire de Lafarge.
Pour les prochains jours, l’essentiel est donc clair : surveiller les réactions des condamnés, la montée des appels éventuels et l’évolution de ce second volet d’instruction. Car le verdict de Paris ne ferme pas l’affaire. Il lui donne au contraire une nouvelle profondeur politique, économique et judiciaire.













