Quand le pouvoir touche le quotidien
Pour beaucoup de Cubains, la vraie question n’est pas de savoir qui discute avec Washington. C’est de savoir si l’électricité restera allumée, si le carburant arrivera, si les médicaments suivront. Les coupures de courant peuvent durer jusqu’à 10 heures, les vols ont été perturbés par le manque de carburant, et l’île vit depuis des semaines sous une tension qui rappelle le « Special Period » des années 1990.
Dans ce contexte, chaque contact entre La Havane et Washington compte. Une ouverture, même limitée, peut changer la vie de milliers de familles. À l’inverse, un durcissement touche d’abord les ménages, les transports, les hôpitaux et les petites entreprises. C’est là que se joue le rapport de force : pas dans les déclarations, mais dans le flux du pétrole, de l’argent et des biens importés.
Un vieux bras de fer, remis à nu
Les relations entre Cuba et les États-Unis restent marquées par des décennies d’hostilité, à l’exception d’un bref rapprochement sous Barack Obama. Depuis, la pression américaine est revenue au premier plan. En 2024, l’Assemblée générale de l’ONU a encore voté, à une écrasante majorité, en faveur de la fin de l’embargo : 187 voix pour, 2 contre, une abstention. Et en mars 2026, le secrétaire général de l’ONU a évoqué un nouveau plan d’action pour répondre à l’impact humanitaire de la crise énergétique cubaine.
Le dossier est devenu plus dur encore en 2026. Les autorités aéronautiques cubaines ont prévenu que le carburant manquait pour ravitailler les avions dans neuf aéroports. La presse de l’île et l’ONU décrivent une crise qui touche aussi l’électricité, les hôpitaux et l’approvisionnement. Autrement dit, la négociation n’a rien d’un exercice diplomatique abstrait. Elle concerne la capacité même de l’État à fonctionner.
Ce qui a vraiment changé dans les pourparlers
Le 13 mars, Miguel Díaz-Canel a confirmé que Cuba avait bien tenu des discussions récentes avec le gouvernement américain. Il a parlé de solutions par le dialogue, pour régler les différends bilatéraux. Le 26 mars, il est allé plus loin et a dit que Raúl Castro était impliqué dans ces échanges, tout en précisant qu’ils n’en étaient qu’aux premières étapes. Dans la version officielle cubaine, ces échanges sont pilotés collectivement par le Parti, l’État et le gouvernement.
Washington a, de son côté, laissé entendre qu’il parlait bien à des responsables cubains. Donald Trump a aussi multiplié les menaces contre les pays qui fournissent du pétrole à Cuba. Dans le même temps, l’administration américaine dit vouloir aider directement le secteur privé et les Cubains qui ne dépendent pas de l’État ni de l’armée. C’est un point clé. Cette ligne vise à contourner les structures contrôlées par le pouvoir.
Pourquoi le clan Castro redevient central
Si les Castro reviennent au premier plan, ce n’est pas seulement pour une raison symbolique. Raúl Castro, 94 ans, reste présenté comme la figure la plus puissante du pays, même après son retrait progressif des fonctions formelles. Et le nom de famille continue de peser dans le débat sur la succession. L’AP cite aujourd’hui deux parents appelés à compter davantage : Oscar Pérez-Oliva Fraga, arrière-neveu de Raúl Castro, promu ministre du Commerce extérieur puis vice-Premier ministre, et Raúl Guillermo Rodríguez Castro, son petit-fils, ancien garde du corps devenu chef de la sécurité présidentielle.
Le message politique est clair : à Cuba, l’appareil de pouvoir ne se limite pas au président en place. Il repose aussi sur les vieux réseaux de la révolution, sur la sécurité, et sur des figures familiales capables d’incarner la continuité. Cela ne veut pas dire que la succession est réglée. Mais cela montre que, face à la pression américaine, le régime cherche des visages de confiance. Les Castro restent utiles parce qu’ils rassurent l’appareil et parlent à la mémoire du système.
Qui gagne, qui perd
La stratégie américaine peut avantager certains acteurs et en fragiliser d’autres. Si l’on suit Marco Rubio, la priorité est d’arroser le secteur privé cubain, pas les entreprises liées au gouvernement ou à l’armée. En clair, les petits entrepreneurs, les importateurs indépendants et les réseaux qui arrivent à travailler hors de l’État peuvent espérer respirer un peu. À l’inverse, les groupes publics, les circuits militaires et les intermédiaires proches du pouvoir perdraient une partie de leurs marges. C’est une inférence logique de la politique annoncée par Washington.
Mais cette ligne a un coût pour la population. L’aide américaine annoncée en février a été pensée pour passer par l’Église catholique et Caritas, avec une surveillance serrée pour éviter toute capture par l’appareil d’État. Les autorités cubaines, elles, accusent Washington d’aggraver la crise énergétique et de toucher les transports, les écoles, les hôpitaux et le tourisme. Deux récits s’opposent donc : pour Washington, la pression vise le pouvoir ; pour La Havane, elle frappe d’abord les habitants.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite dépendra de trois choses. D’abord, savoir si ces échanges restent des contacts discrets ou deviennent un canal formel. Ensuite, voir si la Maison Blanche desserre, même à la marge, la pression sur le pétrole, les voyages ou les transferts financiers. Enfin, observer si le nom des Castro continue de s’imposer comme garantie de stabilité, ou comme signal d’une transition qui n’ose pas encore dire son nom. Pour l’instant, La Havane réclame une discussion sur la souveraineté ; Washington, lui, veut des gestes concrets. Entre les deux, les Cubains attendent surtout que le courant revienne.













