Pourquoi la France s’abstient sur la résolution ONU qui qualifie l’esclavage comme crime contre l’humanité

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L’ONU a adopté une résolution sur la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé comme « plus graves crimes contre l’humanité ». La France s’est abstenue, refusant une hiérarchie entre les crimes. Le vote relance la question des réparations.

Une résolution symbolique, mais pas anodine

Que faire, aujourd’hui, d’un crime historique qui a structuré des économies, déplacé des millions de personnes et laissé des héritages durables dans les sociétés contemporaines ? C’est la question que ravive le vote de l’Assemblée générale de l’ONU sur la traite transatlantique et l’esclavage racialisé des Africains. Le texte a été adopté le 25 mars 2026 par 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions. Parmi elles, celle de la France.

Le cœur du débat tient à une formule. La résolution qualifie cette traite et cet esclavage de « plus grave crime contre l’humanité ». Plusieurs pays occidentaux ont jugé qu’une telle hiérarchie entre crimes contre l’humanité posait problème. D’autres États, surtout africains et caribéens, y voient au contraire une reconnaissance tardive d’un système qui a produit des dégâts politiques, économiques et sociaux encore visibles aujourd’hui.

Ce que dit le texte de l’ONU

La résolution adoptée à New York ne se contente pas d’un constat moral. Elle appelle les États à engager un travail de justice pour réparer les torts du passé. Le texte mentionne notamment des excuses formelles, des compensations pour les descendants des victimes, des politiques contre le racisme, ainsi que la restitution des biens culturels et spirituels pillés.

L’Assemblée générale des Nations unies n’adopte pas ici une norme juridiquement contraignante comme le ferait un traité. En revanche, elle envoie un signal politique fort. Dans ce type de vote, le rapport de force international compte autant que la portée juridique immédiate. Et le résultat est net : une large majorité s’est prononcée pour, tandis que les États-Unis, Israël et l’Argentine ont voté contre. L’Union européenne, elle, a choisi l’abstention collective.

Pourquoi la France s’est abstenue

À Paris, la ligne officielle repose sur une idée simple : pas de classement entre les souffrances. Devant le Sénat le 3 avril 2026, Nicolas Forissier a expliqué que la France s’était abstenue parce que le texte parlait de l’esclavage comme du « pire des crimes contre l’humanité ». La position française, a-t-il ajouté, refuse « toute hiérarchie » entre les atteintes à la dignité humaine.

Jean-Noël Barrot a tenu le même raisonnement quelques jours plus tard. Selon lui, il ne faut pas « créer une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité » ni « mettre en compétition les souffrances ». Le ministre a cependant insisté sur un autre point : la mémoire de l’esclavage reste, pour la France, un devoir de vérité. Il a rappelé que la loi Taubira, adoptée il y a vingt-cinq ans, a fait de la France le premier pays au monde à reconnaître la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Cette abstention dit beaucoup du positionnement français. D’un côté, Paris veut préserver une ligne universaliste sur les crimes contre l’humanité. De l’autre, il cherche à montrer qu’il n’élude pas son propre passé colonial et esclavagiste. Ce double discours parle à plusieurs publics : aux juristes, aux diplomates, aux outre-mer et aux partenaires africains. Mais il ne satisfait pas tout le monde.

Ce que ce vote change concrètement

Pour les États africains et caribéens qui poussent la question des réparations, cette résolution sert d’appui politique. Elle leur donne un langage commun dans les enceintes internationales. Elle permet aussi de relier la mémoire de l’esclavage à des sujets très actuels : racisme, spoliations culturelles, inégalités structurelles, accès aux archives, ou encore circulation des œuvres d’art. Le texte va donc bien au-delà du seul passé.

Pour les pays européens, le calcul est plus délicat. Soutenir la résolution, c’est reconnaître la violence historique. S’y opposer, c’est risquer d’apparaître sourd à une demande portée depuis des années par des États du Sud. S’abstenir, comme la France et ses partenaires européens, c’est chercher un équilibre. Mais cet équilibre a un coût : il peut être lu comme une façon d’éviter d’assumer pleinement les conséquences politiques du texte.

Pour les descendants des victimes, l’enjeu n’est pas théorique. Le débat porte sur la reconnaissance, mais aussi sur ses suites possibles. Une excuse officielle n’a pas le même poids qu’un changement de politique culturelle, qu’une restitution d’objets ou qu’un programme contre les discriminations. C’est précisément ce glissement entre mémoire et action publique qui donne à la résolution sa portée.

La diplomatie française à Lomé, entre mémoire et rapports de force

Le dossier de l’esclavage n’est pas le seul sujet sensible porté par Jean-Noël Barrot lors de sa visite au Togo. À Lomé, il a aussi affirmé avoir plaidé pour la levée de la suspension de France 24 et de Radio France internationale. Cette suspension, décidée au Togo, illustre la fragilité des relations entre Paris et certains gouvernements ouest-africains : coopération diplomatique d’un côté, crispations sur l’information de l’autre.

Le contexte compte. Le Togo a suspendu les deux médias français pour trois mois en invoquant des manquements à l’impartialité et à la vérification des faits. Ce type de mesure pèse sur l’espace médiatique local, mais il dit aussi la volonté des autorités togolaises de contrôler leur image publique. Dans ce cadre, la parole française sur la mémoire coloniale gagne en visibilité, mais elle se heurte à une réalité politique très concrète : les États africains n’attendent plus seulement des gestes symboliques, ils attendent des actes cohérents.

Ce qu’il faudra surveiller

La suite se jouera sur deux terrains. D’abord, celui du suivi diplomatique de la résolution. Les prochaines semaines diront si d’autres États reprennent le texte à leur compte et si la question des réparations prend une forme plus concrète dans les négociations internationales. Ensuite, celui de la relation franco-africaine. Entre mémoire de l’esclavage, restitution culturelle et liberté des médias, Paris devra montrer s’il peut transformer ses principes en ligne d’action lisible.

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