La vraie question n’est pas seulement « qui commande ? »
Pour beaucoup d’Iraniens, le sujet n’est pas seulement le nom du prochain homme fort. C’est de savoir si le pays glisse un peu plus vers un pouvoir de guerre, fermé et militarisé, où les vrais arbitres ne sont plus les clercs visibles mais les réseaux de sécurité. Le 13 mars, à Téhéran, un grand panneau et des portraits de Mojtaba Khamenei aux côtés de commandants ont accompagné la marche du Quds Day, cette journée annuelle de mobilisation ضد Israël et les États-Unis. Le message était clair : le pouvoir veut montrer une continuité, pas une ouverture.
Ce décor compte. Quand une succession se règle sous les bombes, elle ne produit pas seulement un nouveau visage. Elle redistribue aussi les leviers du régime. Et, dans le cas iranien, ces leviers passent d’abord par un appareil institutionnel très verrouillé, où la marge pour les réformateurs reste minime.
Un système conçu pour choisir, mais pas pour s’ouvrir
En Iran, le guide suprême est choisi par l’Assemblée des experts, un collège de clercs élu tous les huit ans. En théorie, il peut aussi superviser et révoquer le guide. En pratique, cet organe a surtout servi de chambre d’enregistrement. Les candidats y sont filtrés par le Conseil des gardiens, qui écarte depuis des années les voix jugées trop critiques ou trop réformatrices. Autrement dit, la procédure est constitutionnelle, mais le champ politique reste étroit.
Ce verrouillage n’est pas un détail. Il avantage mécaniquement les conservateurs les plus organisés, ceux qui disposent déjà d’alliances dans le religieux, le judiciaire et le sécuritaire. Selon Carnegie, la composition de l’Assemblée a encore été durcie lors des élections de 2024, avec l’élimination de nombreux modérés et réformateurs. Pour les partisans du régime, cette architecture garantit la stabilité. Pour ses critiques, elle ferme la porte à toute concurrence réelle.
La succession a accéléré la prise de pouvoir des plus durs
Après la mort d’Ali Khamenei dans des frappes israélo-américaines le 28 février 2026, la machine a tourné vite. Reuters a décrit cette mort comme un séisme politique, le plus grave depuis 1979, parce qu’elle combinait guerre sur le territoire iranien, succession non réglée et tension interne croissante. Très rapidement, l’Assemblée des experts a choisi Mojtaba Khamenei, 56 ans, un clerc secret, peu exposé en public, mais très proche des Gardiens de la révolution.
Le détail important est là : Mojtaba Khamenei n’a jamais dirigé un ministère, un parti ou une administration. Son pouvoir vient de l’ombre. Pendant des années, il a servi d’intermédiaire entre l’office de son père et différents réseaux politiques, religieux et sécuritaires. Cela le rend utile au régime, surtout en période de guerre. Mais cela l’associe aussi à une forme de continuité dure, presque organique, entre la direction suprême et le Corps des gardiens de la révolution islamique, ainsi qu’avec le Basij, la milice volontaire qui soutient l’ordre intérieur.
Ce que cela change concrètement pour les Iraniens
Pour l’appareil sécuritaire, le bénéfice est évident : un chef issu du sérail, déjà connecté aux réseaux qui tiennent l’État, limite le risque de fracture interne. Pour les technocrates, les pragmatiques et les réformateurs, la fenêtre se referme. Et pour la population, le message est plus brutal encore : quand le régime se sent assiégé, il serre la vis. En janvier, les protestations parties de la chute du rial et d’une économie exsangue ont déjà entraîné coupures d’internet, menaces policières et arrestations. AP a noté que le mouvement restait largement sans chef crédible, ce qui aide le pouvoir à isoler les contestataires.
Le coût social tombe d’abord sur ceux qui ont le moins de marge : petits commerçants, salariés, étudiants, habitants des villes périphériques. Quand la monnaie s’effondre, quand les réseaux sont coupés et quand la sécurité devient l’argument numéro un, la vie quotidienne se dégrade vite. C’est là que le durcissement politique devient concret. Il ne se voit pas seulement à la télévision d’État. Il se voit dans les files d’attente, dans les magasins fermés, dans la peur de parler et dans la difficulté à organiser la moindre contestation durable.
Deux lectures s’affrontent : stabilité ou dynastie
Les défenseurs du nouveau pouvoir soutiennent qu’en temps de guerre, la continuité vaut mieux que le vide. Ils disent aussi que l’Assemblée des experts a le droit d’agir vite, justement pour éviter l’effondrement du système. Le raisonnement est simple : si le régime se divise, il perd sa capacité de riposte. Dans cette logique, choisir un homme déjà inséré dans les réseaux du pouvoir protège l’État face aux frappes, à la pression américaine et aux menaces israéliennes.
Les critiques répondent que ce choix a tout d’une succession dynastique, ce qui heurte le récit fondateur de la République islamique, née contre la monarchie du Shah. Time relève que cette filiation peut provoquer une forte hostilité, y compris chez des clercs. Reuters a, de son côté, rappelé que les hardliners ont pris l’avantage et que le fils du guide n’offre aucun signal de réforme. À l’extérieur, Reza Pahlavi tente encore de capter la colère des rues et de la diaspora. Mais AP souligne que les protestations restent leaderless et que l’absence d’alternative crédible a déjà fait échouer des mobilisations passées.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Dans les prochains jours, le vrai test ne sera pas symbolique. Il sera opérationnel. Faut-il s’attendre à une nouvelle vague de frappes sur les nœuds du pouvoir, comme les bâtiments liés à l’Assemblée ou les centres de commandement ? Le régime peut-il contenir la contestation sociale tout en continuant la guerre ? Et surtout, les Gardiens de la révolution vont-ils rester de simples soutiens du guide, ou devenir les arbitres réels de l’État ? Le déplacement du pouvoir vers les structures de sécurité suggère qu’une paix durable reste lointaine tant que chaque camp lit la succession comme un prolongement du champ de bataille.













