Une querelle de mémoire au cœur d’un dossier judiciaire très politique
Quand un ancien président et ses plus proches ex-collaborateurs se contredisent sur une rencontre en Libye, le débat ne porte plus seulement sur une scène de voyage. Il touche à la question centrale du dossier : y a-t-il eu, ou non, des échanges en vue d’un financement politique venu de Tripoli ?
Le procès en appel du dossier libyen se tient à Paris depuis le 16 mars 2026 et doit se poursuivre jusqu’au 3 juin 2026, selon le calendrier fixé par la cour d’appel. Il rejoue une affaire née des soupçons de financement de la campagne présidentielle de 2007 par le régime de Mouammar Kadhafi.
Dans ce cadre, Claude Guéant a envoyé le 26 avril une nouvelle attestation à la cour. L’ancien ministre, absent pour raisons de santé, y conteste frontalement la version donnée par Nicolas Sarkozy sur plusieurs points du dossier. Le document vient après un premier courrier versé aux débats le 14 avril.
Ce que dit Claude Guéant, et pourquoi cela compte
Le passage le plus sensible concerne le dîner officiel du 25 juillet 2007 à Tripoli, peu après l’élection de Nicolas Sarkozy. Claude Guéant affirme que Mouammar Kadhafi a évoqué devant le nouveau chef de l’État libyen son souhait de voir lever le mandat d’arrêt visant Abdallah Senoussi, condamné en France pour l’attentat du DC-10 d’UTA. Selon lui, Nicolas Sarkozy lui aurait alors dit : « Claude, voyez cela. »
À la barre, Nicolas Sarkozy a rejeté ce récit et jugé la scène « absurde », selon les comptes rendus de l’audience. Claude Guéant répond maintenant l’inverse : il dit que l’ancien président « se trompe » et conteste « de façon formelle » ce démenti.
Le second point touche à une rencontre de septembre 2005 avec Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et ancien responsable des services libyens. Guéant répète qu’il n’en a pas informé immédiatement Nicolas Sarkozy, mais estime que plusieurs occasions ont ensuite rendu l’évocation du sujet « naturelle » et même « incontournable ». De son côté, l’ancien président maintient n’avoir jamais entendu parler de cette rencontre.
Le contexte est lourd. Abdallah Senoussi a été condamné par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité pour l’attentat contre le vol UTA 772, qui a fait 170 morts, dont 54 Français. Cette affaire pèse depuis longtemps sur les relations judiciaires et diplomatiques entre Paris et Tripoli.
Qui gagne quoi dans cette bataille de récits ?
Chaque version sert un intérêt différent. Pour Nicolas Sarkozy, l’enjeu est clair : couper tout lien entre sa campagne de 2007 et le régime libyen, et surtout écarter l’idée d’un échange politique ou judiciaire avec Tripoli. Pour Claude Guéant, la ligne est plus défensive. Il ne nie pas les contacts, mais cherche à en banaliser la portée, en les présentant comme des suites logiques de la diplomatie et des échanges d’alors.
Cette bataille de versions n’est pas anecdotique. Si la cour juge crédible l’idée d’une intervention politique autour d’Abdallah Senoussi, cela renforce l’hypothèse d’un canal de discussions plus large avec la Libye. Si, au contraire, elle retient que Guéant a improvisé ou minimisé certains échanges, la défense de Nicolas Sarkozy gagne en cohérence. Dans un dossier de ce type, les mots des proches comptent presque autant que les traces financières.
Les autres prévenus ont, eux aussi, intérêt à fixer un récit cohérent. Les proches politiques de l’ancien chef de l’État cherchent à éviter que le dossier ne se transforme en mécanique collective, où chacun devient l’auxiliaire d’un système plus vaste. C’est l’un des points sensibles du procès en appel : la cour ne tranche pas seulement des faits isolés, elle évalue un ensemble d’indices, de relations et d’allers-retours entre Paris et Tripoli.
Un dossier où les absents pèsent autant que les présents
Claude Guéant n’a pas comparu à l’audience, mais ses attestations pèsent lourd. Son état de santé limite sa présence, pourtant il continue d’intervenir par écrit. Ce choix lui permet de répondre sans être soumis à l’enchaînement direct des questions de la cour, mais il expose aussi ses propos à une lecture froide, ligne par ligne.
Dans le même temps, l’audience donne à voir un autre clivage : celui entre la mémoire des faits et la stratégie de défense. Le calendrier du procès, fixé jusqu’au 3 juin, laisse encore du temps aux confrontations de versions, aux rappels d’agenda, aux questions sur les voyages, les rencontres et les décisions prises entre 2005 et 2007. Le terrain est technique, mais l’enjeu est politique : il s’agit de savoir si une campagne présidentielle a pu être influencée par une puissance étrangère.
Pour les familles des victimes du DC-10 d’UTA, la dimension judiciaire reste indissociable d’une attente de vérité sur la relation entre la France et un régime longtemps accusé d’avoir protégé des responsables du drame. Pour les anciens responsables politiques mis en cause, le défi est inverse : éviter que des contacts diplomatiques ou sécuritaires ne soient requalifiés en entente pénale.
La suite : ce qu’il faut surveiller
Nicolas Sarkozy doit être interrogé sur cette nouvelle attestation dès le mercredi suivant, selon le déroulé annoncé des audiences. C’est là que le dossier peut encore bouger : soit l’ancien président maintient sa ligne et accuse Guéant d’erreur, soit il doit composer avec un ancien collaborateur qui le contredit noir sur blanc. Dans un procès d’appel, ce sont souvent ces séquences-là qui fixent durablement la lecture du dossier.













