Quand une ville change de mains, qui tient vraiment le volant ?
À Saint-Denis, la bataille politique ne se limite pas à l’hôtel de ville. En prenant aussi la tête de Plaine Commune, Bally Bagayoko récupère un outil qui pèse sur l’urbanisme, les permis de construire, le plan local d’urbanisme et une partie de la fabrique du territoire. Dans une intercommunalité, plusieurs communes mettent en commun des compétences pour décider ensemble de sujets qui dépassent les frontières municipales.
Ce vote intervient dans un territoire dense et stratégique de Seine-Saint-Denis. Plaine Commune rassemble huit communes, dont Saint-Denis, Aubervilliers, Saint-Ouen-sur-Seine et La Courneuve, pour une population totale qui dépasse 450 000 habitants. L’établissement public territorial a été créé le 1er janvier 2016 et il conserve des leviers clés sur l’aménagement, l’environnement, les déchets, l’eau et la politique de la ville.
Ce que le conseil de territoire a décidé
Mardi 21 avril, les conseillers territoriaux ont élu Bally Bagayoko à la présidence de Plaine Commune, avec 46 voix sur 79 suffrages exprimés. Le maire LFI de Saint-Denis l’a emporté face à Karim Bouamrane, maire socialiste de Saint-Ouen-sur-Seine, au terme d’une séance d’installation tendue au siège de l’intercommunalité, à Saint-Denis. Dans ce bras de fer, la gauche locale s’est donc affrontée à ciel ouvert.
Le résultat a une portée symbolique nette. Saint-Denis est la plus grande ville du territoire et l’une des plus peuplées d’Île-de-France après Paris. À l’échelle de Plaine Commune, cela donne à son maire un poste bien plus large qu’une mairie : il arbitre ou coordonne des dossiers d’aménagement qui façonnent les quartiers, les opérations urbaines et les documents de planification. C’est là que se jouent les équilibres entre logements, bureaux, transports, espaces publics et équipements.
Pourquoi cette présidence compte concrètement
La présidence de Plaine Commune ne sert pas seulement à présider des réunions. Elle influence la manière dont le territoire se transforme, quartier par quartier. L’intercommunalité pilote les réflexions préalables, suit les opérations d’aménagement, instruit les permis de construire et veille à la cohérence urbaine. Pour les habitants, cela se traduit très vite par des chantiers, des changements de circulation, des programmes immobiliers ou des arbitrages sur l’espace public.
Cette position favorise aussi les communes qui portent de grands projets urbains. Les villes qui accueillent des gares, des friches à transformer ou des secteurs en renouvellement urbain ont besoin d’une intercommunalité capable de coordonner les acteurs et de sécuriser les financements. À l’inverse, les habitants peuvent craindre une décision trop lointaine, prise au nom d’une cohérence territoriale qui laisse moins de place aux attentes locales.
Dans ce cadre, le débat n’oppose pas seulement deux personnalités. Il oppose deux façons de tenir le territoire. D’un côté, Bally Bagayoko met en avant une logique de coopération entre villes et une présidence qui se veut utile à l’aménagement. De l’autre, Karim Bouamrane incarne une ligne socialiste qui entend peser sur la gouvernance de la première couronne parisienne. Les maires, eux, cherchent aussi à défendre leurs propres marges de manœuvre, car la présidence de Plaine Commune donne un avantage réel pour orienter les priorités.
Une gauche locale sous tension
Ce scrutin révèle surtout une fracture durable entre LFI et PS en Seine-Saint-Denis. Le face-à-face entre Bally Bagayoko et Karim Bouamrane s’inscrit dans une séquence plus large de rivalités municipales et d’ambitions concurrentes. Bouamrane, réélu à Saint-Ouen en mars, s’est imposé comme un adversaire politique assumé de la ligne insoumise. Bagayoko, lui, transforme sa victoire à Saint-Denis en prise de contrôle d’un levier intercommunal majeur.
Cette confrontation dit aussi quelque chose du rapport de force à gauche. Les grandes villes de Seine-Saint-Denis disposent d’un poids politique supérieur à leur seul périmètre communal, parce qu’elles concentrent populations, projets urbains et enjeux sociaux. Quand une majorité municipale bascule, ce sont souvent les équilibres intercommunaux qui bougent avec elle. Les habitants, eux, n’y gagnent pas automatiquement plus de lisibilité : ils peuvent surtout voir se multiplier les bras de fer entre élus, avec des décisions qui prennent plus de temps à émerger.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera dans les arbitrages concrets. Il faudra suivre la composition de l’exécutif de Plaine Commune, les vice-présidences, puis les premières décisions sur l’aménagement, le logement, les mobilités et les grands projets du territoire. C’est souvent là que se mesure la réalité d’une présidence : dans la capacité à tenir une majorité, à imposer une méthode et à faire avancer des dossiers qui concernent directement les habitants des huit communes.
Le prochain rendez-vous politique sera donc moins une cérémonie qu’un test de gouvernance. Bally Bagayoko devra montrer s’il peut transformer une victoire de séance en pouvoir durable sur un territoire complexe, où chaque décision d’aménagement produit des gagnants, des perdants et, souvent, de nouvelles tensions locales.













