Quand une administration européenne stocke ses données, dans quel cloud le fait-elle vraiment ? Et quand une entreprise veut changer d’outil, peut-elle partir sans tout reconstruire derrière elle ? C’est là que se joue la souveraineté numérique : pas dans les slogans, mais dans les dépendances très concrètes.
L’Union européenne vient justement d’envoyer un signal avec un marché de cloud souverain attribué à quatre fournisseurs, pour un plafond de 180 millions d’euros sur six ans. Ce contrat doit permettre aux institutions, organes et agences de l’UE de se procurer des services cloud répondant à des critères de souveraineté plus stricts que les achats classiques. La Commission dit vouloir limiter la dépendance à des acteurs extérieurs et fixer un cadre de référence pour le secteur public.
Une dépendance très installée
Le problème est simple à dire, difficile à corriger. En Europe, Google domine toujours la recherche en ligne, avec 87,12 % du marché en mars 2026 selon Statcounter. Dans le cloud, les acteurs américains gardent l’avantage. Synergy Research estime que les fournisseurs européens n’atteignent qu’environ 15 % du marché local, tandis que les grands groupes américains captent l’essentiel des revenus.
La dépendance ne concerne pas seulement le stockage des fichiers. Elle touche aussi les outils de travail, les briques d’intelligence artificielle, les puces graphiques et les moyens de paiement. Autrement dit, la question n’est pas seulement industrielle. Elle est stratégique. Celui qui contrôle l’infrastructure contrôle aussi les coûts, les règles d’usage et, dans certains cas, l’accès même au service. C’est précisément ce que la Commission cherche à réduire avec son cadre de souveraineté cloud.
Ce que change ce marché de 180 millions d’euros
Le montant peut paraître modeste à l’échelle du secteur. Il faut le comparer aux budgets des hyperscalers américains, qui se chiffrent en dizaines de milliards. Mais le geste politique compte. La Commission ne parle plus seulement de “sécurité” ou de “résilience”. Elle inscrit la souveraineté dans la commande publique, ce qui veut dire dans les achats réels, les appels d’offres, les contrats et les renouvellements.
Les gagnants sont clairs. D’abord, les fournisseurs européens retenus, comme Post Telecom avec CleverCloud et OVHcloud, STACKIT et Scaleway. Ensuite, les institutions européennes, qui obtiennent davantage de diversité et de marge de manœuvre. Enfin, les États qui veulent réduire leur exposition juridique à des législations extraterritoriales, notamment quand des données sensibles circulent entre services publics.
Mais les effets ne seront pas les mêmes pour tout le monde. Les grandes administrations ont la capacité de négocier, de migrer et d’absorber les coûts de transition. Les petites structures, elles, restent souvent piégées par les contrats déjà en place, les compétences internes limitées et la difficulté à changer d’écosystème sans perte de performance. C’est là l’un des vrais freins : la dépendance technique finit par devenir une dépendance économique.
Il faut aussi rappeler un point essentiel : la souveraineté numérique ne veut pas dire autarcie. La plupart des solutions européennes doivent encore composer avec des composants, des standards, des licences ou des chaînes de valeur mondialisées. C’est pourquoi la Commission parle de contrôle, de conformité et de capacité de sortie, plutôt que de fermeture totale.
La vraie bataille : fragmentation, coût et inertie
Le premier frein est connu : l’Europe reste un marché fragmenté. Les clients publics et privés n’achètent pas au même rythme, ne fixent pas les mêmes exigences et ne partagent pas toujours les mêmes normes. Résultat : les acteurs européens ont du mal à grossir vite, à amortir leurs investissements et à rivaliser avec des groupes capables de déployer une offre homogène dans plusieurs continents.
Le second frein est plus discret, mais souvent décisif : l’inertie des utilisateurs. Changer de cloud, ce n’est pas cliquer sur un bouton. Il faut former les équipes, vérifier la compatibilité, reprendre des workflows, parfois réécrire des applications entières. Pour beaucoup d’organisations, le coût de sortie est donc supérieur au coût de maintien, même quand elles savent qu’elles sont dépendantes.
Enfin, il y a le nerf de la guerre : l’argent. Le cloud souverain européen existe déjà par endroits, mais il reste souvent plus cher, moins standardisé ou moins visible que les offres dominantes. Les grands clients publics peuvent accepter cette prime stratégique. Les entreprises privées, elles, arbitrent d’abord au prix, à la facilité d’intégration et à la disponibilité du support. Sans demande massive, la filière européenne progresse lentement.
Qui pousse, qui résiste
Du côté des partisans d’une politique plus offensive, le message est désormais ouvertement politique. Des acteurs du numérique européen, réunis notamment autour d’EuroStack, défendent des règles d’achat plus favorables aux solutions européennes, surtout pour les usages sensibles. Leur argument est clair : sans préférence de commande publique, il n’y aura pas d’écosystème capable de tenir tête durablement aux géants américains.
À l’inverse, une partie de l’industrie plaide pour une définition plus souple de la souveraineté. Des représentants du secteur comme CISPE insistent sur le contrôle réel, la résilience et la concurrence, plutôt que sur l’origine nationale seule. Leur ligne est nette : une solution ne devient pas souveraine parce qu’elle est vendue en Europe ; elle doit aussi offrir une maîtrise effective des données, des accès et des dépendances techniques.
Le débat oppose donc deux visions. La première veut protéger l’amont européen par des règles d’achat plus fermes. La seconde veut ouvrir le marché, mais avec des exigences de contrôle et d’interopérabilité plus strictes. Les deux cherchent à réduire la domination américaine. Mais elles ne mettent pas le curseur au même endroit. L’une privilégie l’industrialisation rapide. L’autre privilégie la concurrence encadrée.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur deux échéances. D’abord, la capacité de la Commission à transformer ce premier marché en politique d’achat durable pour tout le secteur public européen. Ensuite, le futur cadre européen sur le cloud et l’IA, qui dira si l’Union se contente d’un signal symbolique ou si elle construit enfin un vrai marché de la souveraineté numérique.
Si l’Europe veut éviter de rester un simple client des plateformes étrangères, elle devra traiter les trois verrous ensemble : la fragmentation du marché, le coût du changement et la dépendance aux usages déjà installés. Sans cela, le plan B restera surtout un principe. Avec, il peut devenir une politique.













