Ancien Premier ministre, Lionel Jospin restera associé en France à la réforme de la durée légale du travail lancée à la fin des années 1990. Mort « dimanche 22 mars », il défendait ce changement comme « un grand progrès social et une avancée économique ». Vingt-cinq ans après la mise en œuvre progressive des 35 heures, la question de leur héritage reste au cœur des débats politiques et économiques.
Les lois Aubry : calendrier et dispositifs
Les « lois Aubry », du nom de la ministre de l’Emploi de l’époque, Martine Aubry, forment le cadre législatif de la réduction du temps de travail. Aubry 1, votée en 1998, a fixé le calendrier de la réforme. Aubry 2, adoptée en décembre 1999, a rendu la réduction obligatoire pour les entreprises de plus de 20 salariés au début 2000, puis pour les plus petites à partir de 2002.
Les textes n’ont pas seulement abaissé la durée légale de 39 à 35 heures. Ils ont aussi prévu des allègements de cotisations sociales pour les employeurs, introduit le « forfait jours » et organisé des dispositifs de compensation comme les RTT. L’annualisation, autre mécanisme clé, impose un plafond d’heures annuelles (1 600 heures, chiffre porté à 1 607 en 2005) tout en autorisant leur répartition variable au cours de l’année.
Emploi, temps effectif et intensification du travail
La réduction du temps de travail visait aussi à lutter contre le chômage. Dans les années 1997–2002, la France comptait près de trois millions de chômeurs et un taux de chômage supérieur à 10 %, selon l’Insee. Une étude de la Dares publiée en 2003 a estimé que les 35 heures ont contribué à la création de 350 000 emplois entre 1998 et 2002, mais l’ampleur de cet effet demeure discutée parmi les économistes. Certains attribuent une partie de la création d’emplois aux allègements de cotisations plutôt qu’à la seule diminution du temps de travail.
Plus largement, la réforme a eu des effets contrastés sur la durée effective du travail. En 2023, la durée moyenne hebdomadaire effective des salariés à temps complet était de 38,9 heures, rappelle l’Insee. Concrètement, la durée légale à 35 heures a cohabité avec des mécanismes de flexibilisation. Sans obligation stricte de compenser toute baisse d’heures par des embauches, certaines entreprises ont choisi de se réorganiser et d’intensifier le travail, réduisant parfois les temps de pause.
Cette intensification a alimenté des débats sur la santé au travail. Certains observateurs ont évoqué un rôle possible de ces réorganisations dans l’augmentation des burn-out, même si établir un lien direct de causalité reste complexe.
Inégalités d’impact et effets sociaux
Les retombées sociales des 35 heures n’ont pas été homogènes. Les enquêtes montrent un degré de satisfaction élevé chez une partie des salariés, qui ont pu bénéficier soit d’une hausse de salaire, soit de jours de RTT pour compenser un temps de travail supérieur à la durée légale. Les cadres, du fait d’une plus grande autonomie, ont souvent mieux réussi à cumuler et prendre leurs RTT, ce qui accentue les différences de ressenti selon les catégories socioprofessionnelles.
Sur le plan du partage des tâches domestiques, des travaux cités dans le débat indiquent des évolutions modestes mais notables. Par exemple, un article de 2019 dans la European Sociological Review note que, comparativement aux personnes travaillant 39 heures, les hommes aux 35 heures consacrent en moyenne 12 minutes de plus par jour aux tâches domestiques. Toutefois, la nature de ces tâches diffère encore selon le genre.
Flexibilisation post-2002 et débats politiques
Après 2002, plusieurs réformes ont renforcé la flexibilité du temps de travail. La loi de 2008, la loi El Khomri de 2016 et divers dispositifs de défiscalisation ou de déplafonnement des heures supplémentaires ont progressivement élargi les marges de manœuvre des employeurs. En 2011, Nicolas Sarkozy déclarait que « les 35 heures uniformes et obligatoires n’existent plus », résumant une tendance à l’assouplissement institutionnel.
Le débat politique autour de l’abrogation ou de la modification des 35 heures réapparaît régulièrement. Des responsables de droite ont proposé diverses pistes, citées dans le débat public : la suppression pure et simple, une hausse limitée de la durée légale ou un ajustement des heures annuelles. Des figures politiques ont évoqué ces options à différentes dates, comme des propositions rapportées en 2024 et en 2025, ainsi qu’à « début janvier » selon des comptes rendus récents.
Pour certains spécialistes, la complexité d’un retour à l’état du droit antérieur à 1998 et l’adaptation des entreprises aux dispositifs d’assouplissement expliquent pourquoi la durée légale n’a pas été abolie malgré les pressions. « Avec tous ces dispositifs, les 35 heures n’ont pas beaucoup fait baisser le temps de travail effectif. Il s’agissait avant tout d’une réforme de société, » résume Stéphane Carcillo, économiste du travail.





