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INSTITUTIONS

Pourquoi Ursula von der Leyen reste au pouvoir malgré les scandales, et ce que cela change pour le contrôle démocratique européen

Plagiat, McKinsey, Pfizergate : Ursula von der Leyen a traversé plusieurs crises sans perdre son poste. Son maintien à la tête de la Commission interroge la transparence et l’équilibre du pouvoir à Bruxelles.

Journaliste dans une rédaction lumineuse préparant un sujet sur les institutions européennes et les nominations

Quand une nomination se bloque, qui finit par décider ?

En Europe, les grands postes ne se jouent pas seulement sur des CV. Ils se jouent aussi sur des rapports de force. Et, en juillet 2019, c’est exactement ce qui a propulsé Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne.

Au départ, rien ne la destinait à ce poste. Les dirigeants de l’Union peinent alors à trouver un accord sur les nominations clés. Le système des sommets européens de fin juin et début juillet 2019 s’enlise. Le candidat soutenu par le Parti populaire européen, Manfred Weber, ne convainc pas tous les États. Emmanuel Macron pousse alors un nom inattendu : Ursula von der Leyen, ministre allemande de la Défense.

Le 16 juillet 2019, elle est élue par le Parlement européen à la présidence de la Commission. Le 1er décembre 2019, la nouvelle Commission entre en fonction. En juillet 2024, elle est réélue pour un second mandat avec 401 voix, soit au-dessus de la majorité requise. Cette trajectoire dit beaucoup de la politique européenne : un poste central peut se gagner moins par l’évidence que par la capacité à agréger des alliances. Le Parlement européen a confirmé ce second mandat.

Une ascension rapide, mais très contestée en Allemagne

Avant Bruxelles, Ursula von der Leyen a déjà passé quatorze ans au gouvernement allemand. Elle a été ministre de la Famille, du Travail, puis de la Défense. La Commission européenne la présente aujourd’hui comme une femme née à Ixelles, en Belgique, et comme une figure de longue date de la CDU, la droite chrétienne-démocrate allemande.

Mais son image s’est fortement abîmée dans son propre pays à la fin des années 2010. D’abord, il y a l’affaire de sa thèse de médecine, soutenue en 1990. En 2015, l’université de médecine de Hanovre décide de ne pas lui retirer son titre. Elle reconnaît alors des erreurs de citation, sans aller jusqu’à retenir une fraude. En Allemagne, où les soupçons de plagiat ont déjà coûté leur carrière à plusieurs responsables politiques, l’épisode reste lourd. Il fragilise sa crédibilité au moment où son nom circule pour Bruxelles.

Ensuite, il y a le dossier de la Défense. Quand elle dirige la Bundeswehr, l’armée allemande manque de matériel, de pièces, de munitions, et ses équipements sont souvent jugés insuffisamment disponibles. Le Bundestag lui-même a enquêté sur le recours à des cabinets de conseil, notamment McKinsey, dans la gestion du ministère. Les opposants dénoncent alors une administration opaque, des contrats coûteux et une armée mal préparée. Le ministère, lui, défend des choix de modernisation et de remise à niveau. Dans les faits, ce sont les soldats et la chaîne logistique qui paient le prix des lenteurs, tandis que les cabinets de conseil et les responsables politiques cherchent à reprendre la main sur des institutions jugées trop lourdes.

Le “Pfizergate” a changé d’échelle

Le vrai tournant de son mandat européen arrive pendant la pandémie de Covid-19. Pour sécuriser les vaccins, la Commission négocie des contrats à grande échelle. Ursula von der Leyen échange alors directement avec Albert Bourla, le patron de Pfizer, par SMS. Le Tribunal de l’Union européenne a ensuite annulé, en mai 2025, la décision de la Commission qui refusait de livrer ces messages au journal qui les demandait. Le point central du litige est simple : un SMS officiel est-il un document public comme un autre ? La justice a répondu en creux que la Commission ne pouvait pas s’en sortir avec une réponse trop vague.

Politiquement, l’affaire nourrit un reproche constant : le manque de transparence. Juridiquement, elle pose une question plus large sur l’archivage des échanges numériques au sommet de l’exécutif européen. Pour les défenseurs de la Commission, il s’agit d’une négociation d’urgence menée dans un contexte sanitaire hors norme. Pour ses critiques, la méthode dit beaucoup d’un pouvoir qui décide vite, mais qui explique mal.

Ce dossier a aussi un effet concret sur les rapports de force à Bruxelles. Les groupes les plus critiques, en particulier à l’extrême droite, y voient la preuve d’un exécutif trop concentré entre quelques mains. À l’inverse, les soutiens de von der Leyen soulignent qu’elle a piloté l’une des plus grandes opérations d’achat commun de l’histoire de l’Union. Là encore, les gagnants et les perdants ne sont pas les mêmes : l’Union a obtenu des doses, mais la confiance dans ses procédures a pris un coup.

Pourquoi elle résiste encore

Ce qui frappe, chez Ursula von der Leyen, ce n’est pas l’absence de crise. C’est sa capacité à survivre à chacune d’entre elles. Le plagiat n’a pas suffi à la faire tomber. Les critiques sur la gestion de la Bundeswehr ne l’ont pas empêchée de quitter Berlin par la grande porte. Les reproches sur les SMS Pfizer n’ont pas mis fin à son mandat. Et même une motion de censure déposée contre la Commission en 2025 a été rejetée par le Parlement européen. Sur ce point, l’assemblée a refusé de renverser la Commission.

La raison est politique avant tout. Ursula von der Leyen incarne un compromis utile pour beaucoup d’États membres. Elle parle allemand, connaît les codes de la Commission, rassure une partie des capitales, et sait construire des majorités. Ce profil sert ceux qui veulent une Union plus intégrée et plus exécutive. Il inquiète, en revanche, ceux qui craignent une Commission trop puissante et trop peu contrôlée.

Son second mandat, entamé après la réélection de juillet 2024, a donc un double enjeu. D’un côté, elle doit montrer que la Commission peut agir sur l’économie, la défense, l’industrie et la transition verte. De l’autre, elle doit répondre à une demande de lisibilité et de contrôle démocratique. Cette tension structure tout son pouvoir.

Ce qu’il faut surveiller désormais

La vraie question n’est plus seulement de savoir si Ursula von der Leyen peut survivre à un scandale de plus. Elle le peut déjà. La question est de savoir jusqu’où la Commission peut aller sans perdre davantage de confiance. Chaque nouveau dossier sensible, qu’il touche aux contrats publics, à la défense européenne ou à la gestion des crises, sera lu à cette aune.

Il faut donc surveiller trois choses. D’abord, les suites judiciaires et institutionnelles du dossier Pfizer. Ensuite, la manière dont la Commission justifie ses choix stratégiques face au Parlement. Enfin, la capacité des oppositions, qu’elles viennent des conservateurs critiques, des sociaux-démocrates inquiets ou de l’extrême droite, à transformer les reproches en vraie contre-puissance politique. C’est là que se jouera la suite de son histoire à Bruxelles.

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