À Agde, une affiche contre les incivilités a tourné à la mise à l’écart et forcé la mairie à reculer
La campagne d’affichage de la mairie d’Agde contre les incivilités à la plage a été accusée de stigmatiser des jeunes d’apparence maghrébine. Sous la pression, la commune a retiré les visuels.

Sur une plage, la question paraît simple : qui décide de ce qui relève de l’incivilité, et à partir de quand le message public devient-il lui-même un problème ? À Agde, une campagne municipale contre les nuisances a déclenché l’inverse de l’effet recherché : elle a été lue comme une stigmatisation de jeunes hommes d’origine maghrébine.
Un arrêté contre les narguilés, un visuel qui a tout fait dérailler
La commune d’Agde, dans l’Hérault, a lancé cet été une campagne de communication pour rappeler des règles de vie sur les plages. Le message visait les narguilés, la musique trop forte et certains comportements jugés gênants par la municipalité. Le problème est venu de l’image choisie : générée par intelligence artificielle, elle montrait trois jeunes hommes d’apparence maghrébine, autour d’une chicha, avec une grande enceinte Bluetooth et des bouteilles au sol.
Le slogan était frontal : « Ta chicha et ta musique, on n’en veut pas ! Nos vacances, tu les respectes ! ». Sur le fond, la mairie s’appuyait sur un arrêté municipal interdisant l’usage des pipes à eau, narguilés et chichas sur les plages. Le texte communal mentionne bien cette interdiction.
Mais la forme a pris le dessus. Plusieurs associations ont dénoncé une campagne raciste. SOS Racisme a notamment estimé qu’il existait un « arrière-fond raciste » clair. Dans le même temps, des vacanciers ont dit se sentir visés ou rejetés. La mairie a fini par retirer les affiches.
Pourquoi cette affiche a déclenché une telle polémique
Le cœur du problème tient à un mécanisme connu : quand une collectivité veut lutter contre des nuisances, elle choisit une cible visible. Ici, le visuel associait des pratiques réelles à des traits physiques précis. Le message ne dénonçait plus seulement un comportement. Il semblait pointer un groupe de personnes.
C’est ce glissement qui a crispé. Une collectivité peut rappeler une règle de tranquillité publique. En revanche, elle doit le faire sans transformer une catégorie de population en visage de l’incivilité. Sinon, le discours de prévention devient un marqueur d’exclusion. Et sur une station balnéaire très touristique, ce type de message touche directement des publics variés : habitants, saisonniers, familles, jeunes, commerçants et vacanciers.
Agde n’est pas n’importe quelle commune littorale. La ville met en avant ses 14 kilomètres de plages et un littoral fréquenté par des profils très différents, du baigneur au plaisancier. Cette diversité rend la question des règles communes très concrète. Mais elle rend aussi chaque message municipal beaucoup plus sensible.
Dans cette affaire, les gagnants potentiels d’une communication dure étaient d’abord les élus qui veulent afficher de l’autorité sur les plages. Les perdants, eux, sont plus larges : les jeunes visés par le stéréotype, les vacanciers qui s’y reconnaissent, et plus largement la crédibilité de la mairie lorsqu’elle prétend parler au nom de tous. C’est là que la polémique s’installe : la promesse de calme finit par créer du soupçon.
Une ville déjà au centre des tensions politiques
Cette séquence arrive dans un contexte politique local très chargé. Agde est désormais dirigée par une équipe issue du Rassemblement national, après la victoire d’Aurélien Lopez-Liguori au printemps. La ville sert donc aussi de vitrine à une droite radicale locale qui entend afficher fermeté et ordre.
Ce contexte compte. Quand une mairie RN choisit un ton très frontal sur les plages, la lecture politique est immédiate. Les soutiens du pouvoir municipal peuvent y voir un simple rappel à la règle. Les opposants, eux, y lisent souvent une manière de désigner des « indésirables ». Les deux lectures existent, mais elles ne pèsent pas au même endroit. La première protège la paix publique. La seconde alimente le soupçon de tri social ou culturel.
La mairie n’a pas commenté publiquement les critiques dans les éléments disponibles ici, mais elle a retiré les affiches. Ce retrait est important. Il montre que la commune a mesuré le coût politique et symbolique de la campagne. En pratique, retirer le visuel n’efface pas le message initial. Cela signifie surtout que la forme retenue était devenue plus coûteuse que le bénéfice recherché.
La controverse s’inscrit aussi dans un climat plus large de tensions autour des symboles publics et des usages de l’espace commun. À Agde, la municipalité a déjà montré qu’elle voulait durcir plusieurs règles d’occupation du littoral et des espaces touristiques. Dans ce cadre, l’image d’une ville « qui remet de l’ordre » peut séduire une partie des électeurs. Mais elle peut aussi braquer ceux qui attendent d’une mairie un langage de règle, pas un langage de ciblage.
Ce que ça change, concrètement, pour les habitants et les vacanciers
Sur le terrain, rien n’interdit à une commune de faire respecter des règles de tranquillité. Les nuisances sonores, les déchets ou les usages interdits sont des sujets très concrets, surtout en été. Mais la méthode compte autant que le fond. Une affiche bien conçue peut rappeler une règle. Une affiche mal pensée peut diviser une ville.
Pour les habitants, l’enjeu est double. D’un côté, ils veulent des plages supportables, sans vacarme ni dépôts sauvages. De l’autre, ils ne veulent pas que l’espace public devienne un lieu de tri implicite, où certains se sentent davantage tolérés que les autres. Pour les touristes, le signal envoyé est tout aussi important : une station balnéaire vend du repos, de la convivialité et une forme d’ouverture. Quand l’affiche choque, elle abîme cette promesse.
Le débat dépasse donc la simple question de la chicha. Il interroge la façon dont une mairie parle des comportements qu’elle veut corriger. Veut-elle énoncer une règle générale, ou construire une figure du fautif ? Dans le premier cas, elle protège la cohésion. Dans le second, elle prend le risque d’installer une frontière symbolique entre « bons » vacanciers et « mauvais » vacanciers.
Les prochains jours à surveiller
Le point à suivre est simple : la mairie d’Agde corrigera-t-elle sa communication de fond, ou se contentera-t-elle d’avoir retiré l’affiche la plus contestée ? Il faudra aussi observer si d’autres campagnes municipales emploient le même registre graphique, et si la polémique ouvre un débat plus large sur la manière de faire respecter les règles sur les plages sans stigmatiser une partie du public.



